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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/839

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Théodoric, et suffirait à le distinguer de tous les autres conquérans de cet âge. Au moment d’envahir, après Attila, après Odoacre, cette Italie qui semble une proie jetée au premier occupant, il demande à l’empereur Zénon l’investiture qui doit légitimer sa conquête. Attila se faisait appeler le fléau de Dieu ; Théodoric se présentait aux peuples comme le lieutenant de l’empereur. L’opposition des deux noms dit tout ; on sent que du chaos de la barbarie on entre dans les régions tempérées du droit et des conventions humaines.

La marche de Théodoric fut un triomphe ; il faut voir, dans l’ouvrage même de M. du Roure, avec quelle joie cette brave nation des Goths suivit son jeune chef. « Théodoric Amale avait alors dix-huit ans et présentait dans sa personne l’image d’un prince accompli ; son visage était coloré, la sérénité rayonnait dans ses yeux ; il y avait dans toute sa physionomie une expression si vive qu’elle annonçait la guerre ou la paix ; terrible dans la colère comme la foudre qui va frapper, ou caressante dans la joie comme un beau jour sans nuage : In ira fulmineus, in loetitia, sine nube formosus. » C’est ainsi que le représente le saint évêque Ennode, qui vint, après la victoire de Vérone, implorer à la tête de son clergé la clémence du vainqueur.

La prise de Ravenne acheva de soumettre l’Italie à Théodoric : ici, nous retrouvons encore cette modération habile, inconnue des barbares, ces tempéramens diplomatiques, si je puis dire, qui révèlent l’école de Constantinople. Le vainqueur conclut avec Odoacre un traité qui assura au roi des Hérules le partage de la souveraineté. Était-ce une division des provinces attribuées à l’un ou à l’autre ? Était-ce un seul pouvoir exercé par deux rois, comme il l’était à Rome par deux consuls, ce qui pouvait avoir donné l’idée de cet arrangement ? L’histoire est fort obscure sur ce point. Quelle que soit l’opinion qu’on adopte, cet exemple témoigne d’un esprit déjà capable d’accepter les pratiques de la civilisation. La convention fut d’ailleurs de courte durée : quel qu’ait été celui des deux compétiteurs qui l’ait rompue, le meurtre d’Odoacre laissa bientôt Théodoric seul possesseur de l’Italie.

Je ne veux point raconter son règne ; c’est l’homme que je veux regarder en détail et de près : Théodoric mérite qu’on l’étudie avec soin, plus on l’observera, mieux on comprendra ce qu’il y a d’habile, d’ingénieux, de particulier, et, si je puis dire, de tempéré dans sa politique. Les auteurs des histoires générales n’ont pu s’arrêter suffisamment sur cette époque ; ils disent tous que Théodoric fut un grand homme, mais ils n’expliquent pas comment il mérita ce nom, et il vaut la peine de le savoir. Les grands hommes ne se ressemblent entre eux que par la distance qui les sépare du vulgaire ; pour tout le reste, aucun caractère général ; tout est variété, parce que la première condition du génie est l’originalité. C’est dans l’histoire de M. du Roure que chacun désormais