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ferme à cheptel, à raison du nombre des ames et de l’étendue des territoires, ce fut là un grand attentat dont le peuple, noble gardien du droit, devait se montrer profondément blessé. A ces susceptibilités générales et désintéressées, les malheurs des cent jours vinrent bientôt en associer de plus directes et de plus vives encore. Le traité de paix du 20 novembre 1815 entama la France dans son vieux territoire, il fit tomber les remparts d’Huningue et ouvrit systématiquement notre frontière pour laisser passer l’Europe lorsqu’il lui conviendrait de revenir faire la police à Paris. Celle-ci, dans sa colère, nous imposa ce traité moins comme une garantie que comme une vengeance.

Comment s’étonner dès-lors si elle est inquiète sur la durée de son propre ouvrage et si elle éprouve les besoins de s’unir étroitement pour le défendre ? Cette pensée a été un lien entre tous les cabinets étrangers depuis trente ans ; elle a dominé dans tous les congrès, dans toutes les conférences, depuis la réunion d’Aix-la-Chapelle jusqu’à celle de Munchen-Graetz ; en elle seule se résume toute la politique européenne, et la restauration la rencontrait devant elle aussi bien que la monarchie de juillet.

Sur ce point, on se fait souvent des illusions qu’il est utile de dissiper. On dit et l’on croit que la jalouse méfiance de l’Europe continentale contre la France a sa cause principale, sinon unique, dans le désaccord des principes, et que les formes représentatives, mises en regard de celles des gouvernemens absolus, constituent un antagonisme aggravé par le fait de 1830 et par l’expulsion de la branche aînée des Bourbons. Je ne méconnais pas le malaise qu’un tel désaccord dans les doctrines politiques peut entretenir dans le monde, mais je crois qu’on s’en exagère singulièrement la portée, et que les cabinets du Nord n’ont pour le dogme de la légitimité qu’un culte des plus platoniques et des moins compromettans. Les preuves abonderaient au besoin. La France n’est pas la seule contrée qui, de nos jours, ait changé sa dynastie ; la Suède l’avait précédée dans cette voie, sans que le patronage de l’Europe ait manqué au soldat heureux devenu roi à Stockholm. Pourquoi les cours du Nord se montreraient-elles si inflexibles pour la substitution d’une branche à une autre au sein de la même maison royale, lorsqu’on les voit unir leur sang à celui de l’étranger qui a remplacé les Vasa ? Veut-on attribuer cette antipathie permanente de l’Europe continentale contre la France actuelle au désaccord des institutions ? Mais comment expliquer alors l’intimité si longue des cours de Vienne et de Londres, et les efforts de la Russie pour attirer l’Angleterre ? comment comprendre que l’Europe accepte au-delà de la Manche ce qui lui répugne si vivement de ce côté-ci ? Le gouvernement représentatif n’est-il pas aussi bravant, aussi hardi dans ses manifestations à Westminster qu’au Palais-Bourbon’ ? L’empereur Nicolas n’a-t-il