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— Eh bien ! il vous demande si vous voulez faire l’échange de votre esclave contre le ya ouled (le petit garçon) qui lui appartient aussi.

Je fus au moment de partir d’un éclat de rire, mais le sérieux parfait des deux Levantins me déconcerta. Je crus voir là au fond une de ces mauvaises plaisanteries que les Orientaux ne se permettent guère que dans les situations où un Franc pourrait difficilement les en faire repentir. Je le dis à l’Arménien, qui me répondit avec quelque étonnement :

— Mais non, c’est bien sérieusement qu’il parle ; le petit garçon est très blanc et la femme basanée, — et, ajouta-t-il avec un air d’appréciation consciencieuse, je vous conseille d’y réfléchir, le petit garçon vaut bien la femme.

Je ne suis pas habitué à m’étonner facilement ; du reste, ce serait peine perdue dans de tels pays. Je me bornai à répondre que ce marché ne me convenait pas. Ensuite, comme je montrais quelque humeur, le capitaine dit à l’Arménien qu’il était fâché de son indiscrétion, mais qu’il avait cru me faire plaisir. Je ne savais trop quelle était son idée, et je crus voir une sorte d’ironie percer dans sa conversation ; je le fis donc presser par l’Arménien de s’expliquer nettement sur ce point.

— Eh bien ! me dit ce dernier, il prétend que vous avez ce matin fait des complimens au ya ouled ; c’est du moins ce que celui-ci a rapporté.

— Moi ! m’écriai-je, je l’ai appelé petit drôle parce qu’il se lavait les mains avec notre eau à boire ; j’étais furieux contre lui au contraire !

L’étonnement de l’Arménien me fit apercevoir qu’il y avait dans cette affaire un de ces absurdes quiproquos philologiques si communs entre les personnes qui savent médiocrement les langues. Le mot kabibé, si singulièrement traduit la veille par l’Arménien, avait au contraire la signification la plus charmante et la plus amoureuse du monde. Je ne sais pourquoi le terme de drôle lui avait parti rendre parfaitement cette idée en français.

Nous nous livrâmes à une traduction nouvelle et corrigée du refrain chanté par l’esclave, et qui décidément signifiait à peu près :

« O mon petit chéri, mon bien-aimé, mon frère, mon maître ! »


C’est ainsi que commencent presque toutes les chansons d’amour arabes, susceptibles des interprétations les plus diverses, et qui rappellent aux commençans l’équivoque classique de l’églogue de Corydon.


VI. – JOURNAL DE BORD.

L’humble vérité n’a pas les ressources immenses des combinaisons dramatiques ou romanesques. Je recueille un à un des événemens qui