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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/723

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de l’avenir. Je crois bien que le bâtiment marchait à la manière de ceux des anciens, toute la journée d’après le soleil, et la nuit d’après les étoiles. Le capitaine me fit voir une boussole, mais elle était toute détraquée. Ce brave homme avait une physionomie à la fois douce et résolue, empreinte en outre d’une naïveté singulière qui me donnait plus de confiance en lui-même qu’en son navire. Toutefois il m’avoua qu’il avait été quelque peu forban, mais seulement à l’époque de l’indépendance hellénique. C’était après m’avoir invité à prendre part à son dîner, qui se composait d’un pilau en pyramide où chacun plongeait à son tour une petite cuiller de bois. Ceci était déjà un progrès sur la façon de manger des Arabes, qui ne se servent que de leurs doigts.

Une bouteille de terre, remplie de vin de Chypre, de celui qu’on appelle vin de Commanderie, défraya notre après-dînée, et le capitaine, devenu plus expansif, voulut bien, toujours par l’intermédiaire du jeune Arménien, me mettre au courant de ses affaires. M’ayant demandé si je savais lire le latin, il tira d’un étui une grande pancarte de parchemin qui contenait les titres les plus évidens de la moralité de sa bombarde. Il voulait savoir en quels termes était conçu ce document.

Je me mis à lire, et j’appris que « les secrétaires de la Terre-Sainte appelaient la bénédiction de la Vierge et des saints sur le navire, et certifiaient que le capitaine Alexis, Grec catholique, natif de Taraboulous (Tripoli de Syrie), avait toujours rempli ses devoirs religieux. »

— On a mis Alexis, me fit observer le capitaine, mais c’est Nicolas qu’on aurait dû mettre ; ils se sont trompés en écrivant.

Je donnai mon assentiment, songeant en moi-même que, s’il n’avait pas de patente plus officielle, il ferait bien d’éviter les parages européens. Les Turcs se contentent de peu : le cachet rouge et la croix de Jérusalem apposés à ce parchemin devaient suffire, moyennant batchiz, à satisfaire aux besoins de la légalité musulmane.

Rien n’est plus gai qu’une après-dînée en mer par un beau temps ; la brise est tiède, le soleil tourne autour de la voile dont l’ombre fugitive nous oblige à changer de place de temps en temps ; cette ombre nous quitte enfin, et projette sur la mer sa fraîcheur inutile. Peut-être serait-il bon de tendre une simple toile pour protéger la dunette, mais personne n’y songe ; le soleil dore nos fronts comme des fruits murs. C’est là que triomphait surtout la beauté de l’esclave javanaise. Je n’avais pas songé un instant à lui faire garder son voile, par ce sentiment tout naturel qu’un Franc possédant une femme n’avait pas droit de la cacher. L’Arménien s’était assis près d’elle sur les sacs de riz, pendant que je regardais le capitaine jouer aux échecs avec le pilote, et il lui dit plusieurs fois avec un fausset enfantin : « Qued ya sitti ! » ce qui, je pense, signifiait : « Eh bien donc, madame ! » Elle resta quelque temps sans répondre, avec cette fierté qui respirait dans son maintien habituel ; —