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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/721

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à un bateau de charbon, élevant sur un mât unique la longue vergue disposée pour une seule voile triangulaire, je compris que j’étais mal tombé, et j’eus l’idée un instant de refuser ce moyen de transport. Cependant comment faire ? Retourner dans une ville en proie à la peste pour attendre le passage d’un brick européen, — car les bateaux à vapeur ne desservent pas cette ligne, — ce n’était guère moins chanceux. Je regardai mes compagnons, qui n’avaient l’air ni mécontent ni surpris ; le janissaire paraissait convaincu d’avoir arrangé les choses pour le mieux ; nulle idée railleuse ne perçait sous le masque bronzé des rameurs de la djerme ; il semblait donc que ce navire n’avait rien de ridicule et d’impossible dans les habitudes du pays. Toutefois cet aspect de galéasse difforme, de sabot gigantesque enfoncé dans l’eau jusqu’au bord par le poids des sacs de riz, ne promettait pas une traversée rapide. Pour peu que les vents nous fussent contraires, nous risquions d’aller faire connaissance avec la patrie inhospitalière des Lestrigons ou les rochers porphyreux des antiques Phéaciens. O Ulysse ! Télémaque ! Énée ! étais-je destiné à vérifier par moi-même votre itinéraire fallacieux ?

Cependant la djerme accoste le navire, on nous jette une échelle de corde traversée de bâtons, et nous voilà hissés sur le bordage et initiés aux joies de l’intérieur. — Kalimèra (bonjour), dit le capitaine, vêtu comme ses matelots, mais se faisant reconnaître par ce salut grec, — et il se hâte de s’occuper de l’embarquement des marchandises, bien autrement important que le nôtre. Les sacs de riz formaient une montagne sut l’arrière, au-delà de laquelle une petite portion de la dunette était réservée au timonier et au capitaine ; il était donc impossible de se promener autrement que sur les sacs, le milieu du vaisseau étant occupé par la chaloupe et les deux côtés encombrés de cages de poules ; un seul espace assez étroit existait devant la cuisine, confiée aux soins d’un jeune mousse fort éveillé.

Aussitôt que ce dernier vit l’esclave, il s’écria : Kokona, kalè, kalé (une femme ! belle, belle) ! Ceci s’écartait de la réserve arabe, qui ne permet pas que l’on paraisse remarquer soit une femme, soit un enfant. Le janissaire était monté avec nous et surveillait le chargement des marchandises qui appartenaient au consul. « Ah çà, lui dis-je, où va- t-on nous loger ? vous m’aviez dit qu’on nous donnerait la chambre du capitaine. — Soyez tranquille, répondit-il, on rangera tous ces sacs et ensuite vous serez très bien. » Sur quoi il nous fit ses adieux et descendit dans la djerme, qui ne tarda pas à s’éloigner.

Nous voilà donc, — Dieu sait pour combien de temps ! — sur un de ces vaisseaux syriens que la moindre tempête brise à la côte comme des coques de noix. Il fallut attendre le vent d’ouest de trois heures pour mettre à la voile. Dans l’intervalle, on s’était occupé du déjeuner. Le