Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/666

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dans les cavernes ténébreuses : il ne jouira plus de la société des hommes ; pour lui, ni amour ni famille. Il consumera sa vie en efforts pour la prolonger ; il s’épuisera à lutter contre la mort, qui sera pourtant son seul refuge. Cruelle destinée d’un homme résumant en lui tous les malheurs de sa nation

Un sort pareil à celui des tribus de Van-Diemen attend les noirs de la Nouvelle-Hollande. Dieu veuille que la lutte ne soit plus mêlée d’excès aussi honteux ! Dieu veuille que les conquêtes de la civilisation coûtent moins à l’humanité ! Malheureusement, laissée à elle-même, la population européenne de l’Australie est insensible aux maux des naturels ; elle n’admet même pas qu’on les plaigne. N’est-ce pas déjà beaucoup trop que de laisser vivre cette race abrutie ? Les divisions intestines sont oubliées quand il s’agit de l’ennemi commun. C’est à peu près le seul sentiment sur lequel on trouve les colons unanimes. Pour toutes les relations sociales, les classes d’une origine libre et les classes du gouvernement, comme on appelle les convicts émancipés et leurs descendans, sont séparées par des préjugés invincibles. Quoiqu’elles jouissent des mêmes droits civils et politiques, tous les efforts pour ménager des alliances entre elles sont demeurés sans résultat. Ces mariages, contractés au mépris de l’opinion, mettraient les époux au ban de leur classe respective et les isoleraient de toute société. De part et d’autre, on est moins opposé à s’unir avec les femmes indigènes. Cette implacable séparation qui nuance fortement la physionomie de Sydney est quelquefois une gêne pour l’autorité ; mais, si elle se conserve aussi vivace, elle pourra devenir un moyen de domination dans des crises ultérieures.

Les convicts, chose singulière, étalant l’orgueil de leur flétrissure primitive, se font un point d’honneur de ne pas frayer avec les autres colons. Ils ne voudraient pas assister à leurs réunions ni les admettre aux leurs. A un banquet public donné par des hommes de cette classe dans je ne sais plus quelle circonstance, on avait invité un médecin qui avait parmi eux une nombreuse clientelle. Après un repas très gai et très animé, quand arriva le moment des toasts, comme le médecin se disposait à son tour à porter la santé de ses hôtes, un des convives se lève, un homme dont il n’était pas possible de suspecter la filiation et qui descendait en droite ligne d’un voleur très connu : « Jusqu’à ce moment, dit-il, j’ai bien voulu me taire ; mais l’honneur de la communauté ne peut pas permettre qu’une personne issue d’une souche irréprochable (a white sheep, une brebis sans tache) soit admise à prendre ici la parole. » Tous les regards se fixèrent aussitôt sur le docteur interdit. Figurez-vous en Europe, dans une pareille occasion, un homme qu’on traiterait de forçat libéré, et vous aurez l’idée de la confusion du malheureux médecin. Il finit pourtant par se remettre, il se plaignit