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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/636

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seul dans la chambre du malade. Son opération finie, celui-ci put garantir comme exact au prélat l’étrange aveu de l’aventurière. Quelle pouvait être cette femme ? que signifiait cette mascarade ? Le saint homme en perdait la tête. La blessure de Catalina était légère, c’était de repos surtout qu’elle avait besoin, et dès le lendemain elle put se lever. L’évêque la fit appeler et l’interrogea avec bonté. Catalina raconta toute son histoire, voilant, j’imagine, quelques détails. Elle dit son nom, sa famille, son entrée au couvent, son évasion, ses courses en Espagne, son embarquement, son naufrage, ses duels, ses voyages. Ce récit ne dura pas moins de trois heures. Le bon évêque l’écouta sans l’interrompre et presque sans respirer. Les coudes sur la table, la tête dans ses deux mains, les yeux fixes, il semblait pétrifié par la surprise. Quand fut finie cette bizarre confession, il leva les yeux au ciel avec une sorte d’épouvante comme pour implorer la miséricorde divine, et deux larmes coulèrent sur ses joues vénérables. Émue elle-même, Catalina résumait ainsi sa vie : « J’ai couru le pays, j’ai tué, j’ai blessé, j’ai trompé, j’ai volé, j’ai menti. » Elle ajouta, en baissant les yeux, qu’elle n’avait pas eu cependant tous les vices, et qu’au milieu de ses désordres elle était restée vierge comme au jour de sa naissance. Catalina insista sur ce point. « Virgen intacta, dit-elle, como el dia en que naci. » L’évêque la regarda avec une nouvelle stupéfaction que l’on comprend sans peine.

La révélation inattendue de Catalina avait complètement changé la situation. Si la justice civile pouvait encore poursuivre le meurtrier de Chavarria, l’église à son tour avait le droit de réclamer la religieuse. Ce fut le sujet d’une longue conversation entre le corrégidor, qui se laissa convaincre, et l’évêque, qui apprit aux autorités l’histoire de cette nonne, qu’il jugeait l’être le plus extraordinaire de son époque. Pendant ce temps, Catalina avait pris possession d’un appartement très convenable préparé pour elle par ordre de l’évêque. On lui avait servi une excellente collation, et elle déjeunait, après son long discours, du meilleur appétit. Durant les jours qui suivirent, elle parut écouter pieusement les exhortations du bon évêque, elle fit sa paix avec le ciel, reprit le costume de son sexe, et à peu de temps de là elle entrait au couvent de Sainte-Maire.

Quand vint l’heure de cette prise d’habit, quand la nonne métamorphosée sortit avec l’évêque du palais épiscopal, il ne resta pas un seul habitait dans les maisons de Cuzco. L’affluence était si grande, que le cortège avançait fort lentement au milieu de la foule ébahie ; on arriva cependant à la porte du couvent, car pour l’église il n’y fallut pas songer, elle était pleine de curieux. Les religieuses, des cierges à la main, étaient rangées sur deux lignes. S’agenouillant devant l’abbesse, la novice baisa respectueusement sa main, puis elle embrassa toutes