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autour de lui et prêté l’oreille, se dirigea à pas de loup vers l’escalier du pavillon. Son compagnon mystérieux se trouvait à vingt pieds en arrière ; il put voir, à la sombre clarté qui tombait des étoiles, le jeune homme monter les marches et pousser doucement la porte. Au même moment, une sorte de rugissement, suivi d’un cri de femme, partit de l’intérieur du pavillon. Antonio recula d’un pas sur l’escalier ; une ombre noire sortit et se précipita sur lui ; un râlement se fit entendre, et les deux corps roulèrent sur le perron. Presque aussitôt une des fenêtres, s’ouvrant tout à coup avec fracas, donna passage à une forme blanche qui sauta dans le jardin, glissa dans les ténèbres et vint se heurter en poussant un cri contre Catalina éperdue. C’était la malheureuse doña Maria ; elle était échevelée, folle d’épouvante, à demi morte. Sur le perron, une des ombres se relevait. L’alferez enveloppa dans son manteau la pauvre Espagnole, et, la tenant dans ses bras, il courut à travers les arbres vers la porte du jardin qu’il franchit. Là, se ravisant, il s’arrêta, et, au lieu de poursuivre sa course, il se colla immobile avec son fardeau contre le mur tapissé de verdure. Bien lui en prit, car presque aussitôt Chavarria, un couteau à la main, parut sur le seuil et regarda vers la ville. N’apercevant rien devant lui, il ferma la porte avec furie et rentra dans le jardin. Le danger avait rendu des forces à doña Maria. Soutenue par son compagnon, elle put courir, et ils arrivèrent haletans à l’écurie de la locanda.

Cacher la malheureuse dans cette petite ville était chose impossible ; mieux valait, pensa l’alferez, fuir sans perdre de temps et se fier à la vitesse de son cheval. Il le sella sur-le-champ, prit en croupe doña Maria, l’attacha contre lui avec son ceinturon et partit au galop sans trop savoir où il allait. Comme il sortait de la ville, il vit un homme passer rapidement auprès de lui, et crut reconnaître un des domestiques de Chavarria. Il piqua des deux avec une nouvelle ardeur. Les fuyards se trouvèrent bientôt en rase campagne. Depuis une demi-heure, ils allaient ainsi bride abattue, lorsqu’ils furent arrêtés par un torrent large et débordé. L’alferez hésitait. — En avant ! cria doña Maria. En avant ! répéta Catalina. Le cheval, excité par elle, sauta dans la rivière ; il n’avait pas fait six pas, qu’il perdit pied et fut entraîné par le courant. Cramponnées aux crins avec l’énergie du désespoir, ayant de l’eau jusqu’aux épaules, les deux compagnes laissèrent le cheval dériver et se débattre. Le généreux animal, redoublant de vigueur, arriva tremblant sur l’autre rive ; mais ses forces étaient à bout. Par bonheur, l’alferez, regardant de tous côtés, aperçut une lumière. Les voyageuses poussèrent leur monture dans cette direction et gagnèrent ainsi la hutte d’un batelier. Cet homme ne fut pas peu surpris de voir entrer chez lui, à pareille heure, deux visiteurs en si étrange équipage ; une pièce d’or le rendit complaisant et poli. Il jeta quelques morceaux