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précédens. On prépara pour elle un petit pavillon de plaisance attenant à la maison du corrégidor. Ce pavillon, construit en bois et établi dans un jardin, renfermait une seule chambre au rez-de-chaussée, et au-dessus un petit grenier. Cette chambre avait deux fenêtres élevées de six à huit pieds au-dessus du sol et une porte précédée d’un perron tapissé de plantes grimpantes. Ce fut là que l’on prépara le logement de doña Maria ; elle ne craignit pas de passer la nuit seule à une si petite distance de la maison du corrégidor, et préféra le kiosque qu’habitait provisoirement le fonctionnaire à une chambre humide encore, ouverte à tous les vents, dont elle laissa la jouissance à son hôte et à son mari. L’alferez et Calderon s’établirent comme ils purent dans la meilleure locanda de la ville. On dîna gaiement ensemble et l’on passa la soirée dans le pavillon du jardin. C’était une belle nuit d’été ; une tiède brisé balançait les arbres fleuris ; l’air était chargé de senteurs énervantes ; en un mot c’était un de ces soirs « où toute femme doit désirer qu’on l’aime. » Assise auprès d’une des croisées ouvertes, doña Maria, pâle et distraite, soutenant d’une main son front, broyant de l’autre une fleur de jasmin, les yeux fermés à demi, semblait sommeiller, mais elle ne sommeillait pas. Calderon avait découvert une guitare. On n’est pas Andalou sans savoir chanter un jalero ou un fandango, et le beau jeune homme avait une de ces voix chaudes et vibrantes qui appartiennent exclusivement à l’Italie et à l’Espagne, voix de pêcheurs qu’aucune étude n’a brisées et dont les notes fortes et pures font rêver, où qu’on les entende, aux gondoles, aux lagunes, aux nuits étoilées. Il chantait en frappant des doigts sur sa mandoline une série de ces quatrains espagnols qui se succèdent, on ne sait pourquoi, sans avoir ensemble aucun rapport, et dont les paroles, souvent mélancoliques, parfois étranges ou mystiques, contrastent d’une façon bizarre avec l’air animé qui les accompagne :


Aquel pajarillo, madre
Que canta en la verde oliva
Digale, por Dios, que ctalle
Que su canto me lastima.

Ya no soy yo la que era
Ni la que solia ser
Soy un cuadro de tristeza
Arrimado a una pared.

Yo me enamore del aire
Del aire de una mujer,
Como la mujer es aire,
En et aire me quede.