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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/620

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de la Conception. Vêtu comme un riche caballero, grace à la señora, il passait sa vie dans les tripots, jouant comme un forcené, en compagnie d’une douzaine de Portugais, qui étaient les grecs de Tucuman. Les huit doublons ravis au soldat gelé dans la cordilière y passèrent bientôt, et furent suivis de beaucoup d’autres, que l’on emprunta, sous différens prétextes, à la future belle-mère. Diaz, ordinairement heureux au jeu, s’étonna de la persistance de cette veine mauvaise, et il se prit à soupçonner la probité de ses nouveaux amis. Il étudia leurs physionomies, surveilla leurs gestes, leurs regards, leurs doigts surtout ; comme il était expert, je le dis à regret, en prestidigitation, il s’aperçut bientôt qu’il était volé. « Otez d’un Espagnol tout ce qu’il a de bon, dit un méchant proverbe, il vous restera un Portugais. » C’était l’avis de l’alferez ; mais, malgré son mépris pour ses partenaires, il songea que, seul contre douze, il risquait gros à se fâcher, et que ces industriels ne reculeraient pas devant un coup de poignard pour échapper aux suites d’un scandale. Il patienta donc et perdit avec beaucoup de sang-froid jusqu’à son dernier réal. Le personnage qui jouait contre lui et qui avait par conséquent empoché ses onces et ses douros, Fernando de Acosta, pour l’appeler par son nom, se leva, la partie finie, prit son chapeau et sortit. L’alferez en fit autant presque aussitôt, en apparence avec le plus grand calme ; mais, dès qu’il fut dans la rue, il se mit à courir sur les traces de son antagoniste. Quand il eut entrevu, au clair de la lune, sa silhouette profilée sur les murailles, il régla sa marche sur la sienne, et se contenta de le suivre à quinze pas. Après un quart d’heure de chasse, il vit Fernando de Acosta, qui marchait légèrement en sifflant une romance, s’arrêter tout à coup devant une petite porte, prendre une clé et l’introduire dans la serrure. En un moment, l’alferez eut rejoint Fernando, et, lui frappant brusquement sur l’épaule : — Señor portugués, lui dit-il, vous êtes un voleur ! — L’autre se retourna, et, reconnaissant Pietro Diaz : — C’est possible, señor, répliqua-t-il ; mais je n’aime pas qu’on me le dise ! — Et il mit l’épée à la main. L’alferez n’avait pas voulu l’assassiner ; il lui avait donné le temps de se reconnaître, mais c’est tout ce que son exaspération lui permettait de faire, et le Portugais était à peine en garde, que Pietro, partant d’un coup droit, lui passa son épée au travers du corps jusqu’à la coquille. Fernando tomba mort sans pousser un cri ni un soupir.

Le premier mouvement de l’alferez fut de reprendre sa bourse, le second de regarder attentivement dans la rue, d’écouter avec angoisse, de s’assurer enfin que nul n’avait pu le voir ni l’entendre. La ville était silencieuse, partout les lumières s’étaient depuis long-temps éteintes. Diaz, rassuré, essuya soigneusement son épée et la remit dans le fourreau. Après un instant de réflexion, voici le parti auquel il s’arrêta : la clé du Portugais était dans la serrure, il ouvrit la petite porte avec