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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/615

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prononcé ces mots, qu’elle recula de trois pas en pâlissant d’épouvante. Au toucher de Catalina, l’homme assis avait roulé sur la neige comme une masse inerte. C’était un cadavre gelé, raide comme une statue ; son visage était bleu et sa bouche entr’ouverte par un affreux sourire. L’aventurière et ses compagnons mourans étaient en face d’un de ces phénomènes dont les voyageurs ont plus d’une fois rendu compte et qui se pouvaient constater souvent à l’époque où les trafiquans d’esclaves faisaient passer les nègres de Buenos-Ayres au Pérou par les Cordilières ; des cadavres ont pu, assure-t-on, se conserver ainsi pendant une année entière. Ce terrible spectacle produisit sur les trois déserteurs un effet bien différent : l’un des soldats, le plus malade, dont la vie s’était, pour ainsi dire, rallumée à l’espoir d’un prochain secours, s’affaissa bientôt, tomba, se raidit sur la neige et mourut. Catalina, tout au contraire, et son dernier compagnon puisèrent dans la terreur des forces nouvelles et se remirent en marche, après avoir dépouillé le mort des lambeaux qui pouvaient leur servir de vêtement. D’après leur estime, ils devaient avoir dépassé le sommet des montagnes, et désormais ils allaient descendre, avec une facilité de plus en plus grande, vers un plus doux climat. Ils marchèrent donc, mais le soldat perdit bientôt courage ; ses forces étaient épuisées, le froid figeait le sang dans ses veines. Malgré les instances de Catalina, il voulut s’asseoir pour reprendre haleine. Presque aussitôt sa tête tomba sur sa poitrine, ses yeux se fermèrent, et ses membres se raidirent : il était mort.

Restée seule, l’aventurière se mit à genoux, se prit à pleurer et pria Dieu avec ferveur, sans doute pour la première fois de sa vie. Elle se leva un peu ranimée. Son premier soin fut de retourner les poches de son compagnon ; elle y trouva un briquet dont elle s’empara et huit doublons qu’elle prit également. Le pauvre diable n’en avait plus besoin. Cela fait, elle attacha sur son dos le dernier quartier de cheval, et, se recommandant à saint Joseph, elle continua d’avancer. Vers le soir, elle crut apercevoir un arbre dans le lointain, elle revenait donc vers le pays des vivans ! Elle rassembla tout ce qui restait en elle de force et d’énergie, et marcha si bien, qu’elle atteignit enfin cet arbre de salut ; mais là son courage la trahit, ses jambes tremblantes fléchirent, elle s’étendit sur la terre et tomba dans un état qui participait à la fois de l’évanouissement et du sommeil. Cet engourdissement dura toute la nuit ; quand elle revint à elle, le jour naissait, la température était relativement très douce, et l’air tiède l’étouffait ; elle se sentit mourante de soif, de faim et de lassitude. Son cœur défaillait ; elle tenta vainement de remuer ses membres endoloris, de se traîner sur ses pieds déchirés ; alors le désespoir s’empara d’elle, et, appelant la mort, qui seule pouvait mettre un terme à ses souffrances, elle se coucha sur le sol, comme avaient fait ses compagnons. Cependant son bon génie veillait sur elle,