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à sa rencontre en prenant pour drapeau le linceul d’un paysan mort de faim. » C’est animé du même esprit qu’un jury d’enquête, récemment assemblé pour constater la cause du décès d’une de ces malheureuses victimes, accusait solennellement d’homicide le chef du cabinet anglais.

Telles sont les circonstances au milieu desquelles lord John Russell a exposé les mesures qu’il croyait les plus propres à réparer tant de maux, mesures transitoires, mesures permanentes. Quant aux premières, la suspension des droits sur les céréales aura certainement un effet immédiat, quoique lord John Russell n’ait pas semblé lui-même en attendre beaucoup. Dans un moment de disette presque générale, une différence dans le prix offert, si minime soit-elle, suffit pour détourner d’un point sur l’autre des denrées demandées partout avec la même insistance. L’acte de navigation était un obstacle plus évident encore à l’approvisionnement en grand des marchés anglais : on sait que cet acte interdit aux étrangers d’importer en Angleterre toute marchandise qui n’est pas un produit direct de leur sol ou de leur industrie ; c’est le fondement sur lequel Cromwell établit la puissance britannique. Or, sous l’empire de cette prohibition, le fret était monté de 60 ou 70 pour 100 dans les ports de la mer Noire ; il avait doublé dans les ports d’Amérique. Comment en eût-il été autrement, quand, de ces deux régions devenues les greniers presque exclusifs de l’Europe, il ne pouvait rien arriver en Angleterre, si ce n’est sous le pavillon même des deux nations qui les occupent ? La libre pratique étant maintenant accordée à tous les pavillons, les profits de la commission multiplieront à coup sûr le nombre des chargemens, et appelleront une concurrence qui fera baisser le fret.

Les mesures permanentes adoptées par lord John Russell présentent tout d’abord un double caractère ; elles offrent un large appui aux propriétaires désireux d’améliorer leur fortune en améliorant à la fois la fortune publique, et elles réservent cependant une action efficace au gouvernement contre ceux qui, ne remplissant par leurs promesses, se déroberaient aux devoirs nouveaux de la propriété. La première chose à faire, c’était de leur laisser les instrumens de travail, l’argent et les bras. En vue de ce résultat, le gouvernement les décharge d’une moitié des sommes qu’il avait avancées pour l’exécution des ouvrages d’utilité publique, et il s’engage à délivrer aux paysans des ressources en nature sans les astreindre à ces ouvrages qui les écarteraient de la culture des champs. Il introduit même dans la loi des pauvres la faculté du secours à domicile, jusqu’alors interdit en Irlande, et il permet ainsi dans certains cas à l’indigent de rester encore utile en vivant hors du workhouse. D’autre part, le gouvernement facilite des emprunts réguliers aux propriétaires, à la seule condition qu’ils en emploieront l’argent soit à acheter des semailles, soit à mettre leurs biens en valeur. Voilà les services rendus à l’aristocratie irlandaise, voici maintenant les garanties que l’on se ménage contre elle. Les propriétaires qui ne pourront rembourser ces avances ainsi faites seront autorisés à vendre tout ce qu’il faudra de leurs domaines pour liquider leurs dettes. S’ils laissent passer sans s’acquitter deux termes de suite, le gouvernement lui-même pourra vendre en leur none et malgré eux. Enfin, si des terrains vagues restent un certain nombre d’années sans produire plus de 2 shillings 6 deniers par acre, le gouvernement aura droit de s’en emparer moyennant finance, et défrichera, desséchera lui-même, ou louera par petits lots. Lord John Russell ne se cache pas de vouloir établir en Irlande cette classe de petits propriétaires qui disparaît peu à peu du sol an-