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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/575

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Dans l’affaire des mariages espagnols, il n’y a aucun intérêt légitime de l’Angleterre qui soit menacé, rien ici n’est en jeu que l’amour-propre de sa diplomatie, ce qui revient à la question de procédés, que nous posions il y a quelques semaines. Nous n’éprouvons aucun embarras à la traiter à fond et avec franchise, en présence des documens français et anglais distribués aux parlemens des deux pays, documens qui embrassent une période de cinq ans, depuis le 16 mars 1842 jusqu’au 25 janvier 1847. Cette dernière date est celle d’une note toute récente de M. Guizot en réponse à lord Palmerston, note qui est en ce moment même communiquée aux deux chambres. Nous allons bientôt y venir.

Le gouvernement français a-t-il manqué de procédés envers l’Angleterre ? A-t-il été avare de ces ménagemens, de ces concessions qui témoignent d’un sincère désir d’entretenir avec un allié des relations vraiment amicales ? Dès l’origine des négociations, le chef de la dynastie de 1830 renonce de son propre mouvement à la main de la reine d’Espagne pour un de ses fils. Puisqu’il est question de procédés, en voilà un, ce nous semble, dont il est difficile de nier la valeur. Beaucoup d’Espagnols souhaitaient que M. le duc d’Aumale épousât la reine Isabelle ; à ce sujet, le gouvernement français fut sollicité vivement : il résista à ces instances et à la tentation de couronner presque un autre Philippe V. Pouvait-il donner à l’Angleterre un gage plus certain de la politique conciliante et modérée qu’il se proposait de suivre ? Voici un autre fait qui n’est pas moins considérable pour juger la question des procédés. A toutes les époques, dans toutes les phases des négociations, nous voyons la France proposer à l’Angleterre l’action commune ; notre gouvernement avait cette pensée, et cela ressort de tous les documens diplomatiques, que la France et l’Angleterre ayant ensemble conclu le traité de la quadruple alliance, ayant ensemble garanti le trône de la reine Isabelle, devaient ensemble l’affermir, en agissant de concert dans l’importante affaire du double mariage de la reine et de sa sœur. Lord Aberdeen, dans sa loyauté, reconnaissait que cet accord était le moyen le plus sûr de prêter à l’Espagne un concours vraiment efficace, et d’éviter les difficultés qui pourraient surgir de l’action isolée des deux cabinets. Seulement lord Aberdeen réservait toujours l’indépendance de l’Espagne, et, sur ce point, il n’était pas contredit par le gouvernement français, qui la reconnaissait hautement. L’été dernier, le duc de Sotomayor s’avisa de demander à lord Aberdeen, quelques jours avant que ce dernier quittât les affaires, ce que ferait l’Angleterre dans le cas où l’Espagne choisirait pour époux de la reine un autre prince qu’un Bourbon, et où la France, blessée de ce procédé, chercherait à contraindre la libre action du gouvernement espagnol. La question était singulière ; la réponse de lord Aberdeen fut pleine de sens. Il déclara la cour des Tuileries trop éclairée et trop juste pour concevoir l’idée d’une intervention comme celle que l’on supposait, il repoussait la supposition comme impossible ; toutefois, si, contre toute probabilité, cette hypothèse se réalisait, il affirmait que l’Espagne aurait pour elle les plus vives sympathies, non-seulement de la Grande-Bretagne, mais de toute l’Europe. A coup sûr, avec un pareil langage, lord Aberdeen ne se compromettait guère, et ne risquait pas de blesser le gouvernement français, qu’il ne pouvait soupçonner de nourrir contre l’Espagne des projets violens comme ceux de Napoléon.

Tant que lord Aberdeen a été aux affaires, il y a eu entre les deux cabinets de Londres et de Paris échange de bons procédés. Nous en trouvons les prin-