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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/571

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sans doute parce qu’ils ont pensé que l’emploi redoublé d’un ressort surnaturel ne peut avoir qu’un effet languissant sur l’imagination.

Il est de tradition et consigné dans tous les historiens dramatiques, que Molière n’a entrepris le Festin de Pierre qu’à contre-cœur et entraîné par les instances de sa troupe. Je n’ai qu’assez peu de foi dans cette anecdote, qui me paraît, comme beaucoup d’autres, être le résultat d’un quiproquo[1]. A la manière indépendante et hardie dont notre grand comique a pris possession de cette fable, à voir comme il domine et manie en maître ce nouveau genre de drame, on n’aperçoit pas la moindre trace, soit de dégoût, soit de contrainte. Au contraire, la critique attentive demeure émerveillée en voyant avec quelle sûreté de coup d’œil et quelle souplesse de génie Molière comprit et pratiqua tout d’abord les conditions d’un genre auquel il s’appliquait pour la première fois. En effet, il change sans hésiter toutes ses habitudes de composition, il prodigue les scènes épisodiques, et multiplie les personnages qui entrent, sortent et ne reviennent plus, mais laissent sur le tissu du drame l’empreinte de leur passage. N’est-il pas, par exemple, bien remarquable que la plus belle scène de Don Juan, celle qui vient d’être saluée d’applaudissemens unanimes, soit précisément cette scène du pauvre, conçue et exécutée par Molière dans le sentiment le plus juste et le plus vrai du drame romantique [2] ?

La figure même de don Juan, et c’est là le point capital, sort d’un tout autre mode de création que celles des héros ordinaires de nos comédies classiques. Don Juan n’est pas un type, ce que nous appelons un caractère ; ce n’est pas le Libertin, c’est un libertin ; ce n’est pas l’Athée, mais un athée ; c’est un homme livré à tous les souffles de la

  1. De Villiers, l’auteur du Festin de Pierre ou le Fils criminel, joué en 1659, et, dont nous avons déjà dit un mot, assure, dans la préface de sa pièce, qu’il ne l’entreprit qu’à la sollicitation de ses camarades de l’hôtel de Bourgogne, infatués de ce beau titre de Festin de Pierre et du succès qu’obtenait sur la scène italienne la figure de don Pierre et de son cheval. Ce sujet conserva si long-temps la vogue, que Rosimont (qu’il ne faut pas confondre avec Dorimon) le traita encore en 1669. Sa pièce, intitulée le Nouveau Festin de Pierre ou l’Athée foudroyé, fut jouée par la troupe du Marais, de laquelle l’auteur faisait partie. Pour éviter les clameurs qu’avait suscitées la comédie de Molière, cet homme de ressource ne trouva rien de mieux que de supposer païens tous ses personnages. J’ajouterai que Goldoni a fait jouer à Venise, pendant le carnaval de 1736, Don Giovani Tenorio, o sia il dissoluto. On voit dans cette comédie la statue du commandeur placée sur le mausolée, mais elle ne parle ni ne marche, deux actions extravagantes et invraisemblables, comme Goldoni l’établit victorieusement dans sa préface.
  2. M. de Schlegel, à qui il appartenait de faire cette remarque, n’a pas même mentionné le Festin de Pierre dans le chapitre qu’il a consacré à Molière. Il n’a dit incidemment un mot de cette pièce qu’à l’occasion de nos imitations du théâtre de la Péninsule, et remarque seulement qu’à la façon dont Molière a traduit le titre de la pièce de Tirso, on peut juger qu’il n’entendait guère l’espagnol. Nous avons apprécié plus haut la justesse de cette critique.