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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/554

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mière fleur, ou qui me fuyaient quand je croyais les saisir. Oh ! que ton sort soit plus heureux ! Cette malédiction de la médiocrité, puisses-tu ne jamais la connaître ! Que ta vie soit un chant complet et large, un plein et vigoureux accord d’une harmonie profonde ! »


Vœux charmans et confession sincère ! C’est une belle idée qui a inspiré au poète cette touchante abnégation. Il est bien doux en effet pour le lutteur fatigué de confier à une part de soi-même la poursuite du but qu’il a désespéré d’atteindre. Au moment où le rameau sacré semble fuir à jamais, c’est une consolation élevée de le conquérir par une espérance si légitime et de tromper le destin jaloux. M. Schücking cependant serait bien coupable de se résigner ainsi ; il est jeune, il est ardent ; l’heure du découragement n’a pas sonné pour lui. Je lui sais gré d’avoir senti avec une répugnance si vive le goût amer de la médiocrité. Cette malédiction qui condamne l’artiste à des ébauches sans fin, à d’éternels à peu près, il en a ressenti et exprimé l’horreur en des strophes brûlantes ; qu’il s’arrache donc résolument à une voie qui n’est pas la sienne. S’il s’obstine dans des études pour lesquelles son talent n’est point fait, il s’inflige la dure nécessité de répéter souvent la plainte trop sincère qu’on vient de lire. Il y a chez M. Schücking l’étoffe d’un critique original, d’un juge sérieux, intelligent, amoureux de l’art et de la poésie. En suivant cette direction, il peut se faire une belle place, et cette place, je le répète, est encore à prendre dans la confusion des lettres contemporaines.

J’ai ouvert avec empressement le nouveau poème de M. Léopold Schefer. M. Schefer est un esprit d’un ordre élevé, une ame riche, un penseur plein d’onction et d’enthousiasme. Quels que soient les défauts de ses œuvres, et ces défauts sont bien graves, on est sûr de ne pas perdre son temps à une lecture banale ; il y a dans les plus grandes bizarreries de sa pensée un sentiment si profond, une si grande ouverture de cœur, qu’on entre aussitôt en communication avec cette aimante et sympathique nature. Et puis une vive curiosité me pressait. Dans les deux poèmes qu’il a déjà donnés, le Bréviaire des laïques et les Vigiles, M. Schefer a été comme accablé par la ferveur et l’exaltation de son ame. Les religieuses émotions de sa pensée philosophique n’ont jamais pu revêtir une forme belle et transparente. Que de fois, avec tous les amis de M. Schefer, j’ai souffert de ce perpétuel contraste entre la richesse de la pensée et les embarras de l’expression ! Certes, rien de plus douloureux qu’une telle lutte. Séduit pourtant, malgré la barbarie du style, par le zèle, par la piété fervente de l’apôtre, je faisais des vœux sincères pour que l’écrivain, plus familiarisé avec les ressources de l’art, sût confier un jour les trésors de son ame à une langue digne de lui. Voilà pourquoi j’ouvre chacun de ses livres avec une espérance inquiète.

Hélas ! l’attente est toujours trompée. On dirait que M. Léopold Schefer s’est retiré volontairement des rangs des artistes. Enivré de son mysticisme philosophique, il renonce chaque jour davantage à la gloire littéraire. Un habile critique, M. Gustave Kuhne, a signalé en des termes bien sentis la parenté qui unit M. Schefer à Jean-Paul. C’est le même dédain de la forme, c’est le même laisser-aller de la pensée, qui s’épanouit en tous sens, selon les hasards de l’inspiration, selon les dispositions d’un cœur qui déborde. Je crains cependant que M. Kuhne