Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/547

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Il n’a pas besoin, en effet, de se tracer un programme, épître au roi de Prusse, épître à M. Herwegh, etc. ; non, il est trop sûr de lui-même. Quel que soit le sujet où se prendra son cœur, les généreuses pensées y naîtront sans effort. Le commencement du recueil, Voix intérieures (innere Stimmen), contient de gracieux détails, mais l’originalité de l’auteur ne s’est pas encore dessinée. C’est là d’ailleurs un thème tellement épuisé, en Allemagne surtout, qu’il faut pour le renouveler ou le mysticisme éthéré de Kerner, ou la grace accomplie d’Henri Heine. Bien qu’il chante avec émotion le toit paternel, j’aime mieux l’entendre quand il quitte le seuil et qu’il embrasse peu à peu tout l’horizon de la Bohème. Il y a deux Bohèmes, on le sait : la forte Bohême du XVe siècle, la fille aînée de l’esprit moderne, la mère de Jean Huss et de Jean Ziska, et celle d’aujourd’hui, qui se cherche péniblement elle-même, privée de sa langue et séparée de tous ses souvenirs. Voilà les deux pays que M. Hartmann rapproche et confronte, pour ainsi dire, dans ses douloureuses élégies. Ce qui l’indigne surtout, c’est que la Bohème ait perdu jusqu’au sentiment de ses misères. On pleure les récentes infortunes de la Pologne ; « mais toi, s’écrie-t-il, ô mon pays ! tu es pareil au cerf que l’épieu du chasseur a frappé au fond de la forêt obscure ; il a expiré solitaire, inconnu ; son noble sang a séché depuis des siècles sur les bruyères mortes, et nul n’y songe plus désormais. » Le cœur ouvert à ces tragiques souvenirs, il mêlera volontiers dans ses plaintes toutes les douleurs qui ressemblent à la sienne. Il n’est pas jaloux de la Pologne au point de lui refuser des hymnes funèbres ; bien au contraire, s’il peint en traits éloquens les victimes des pays voisins, il croira chanter encore la douleur qui remplit son ame. De là ces nobles ballades où frémit une inspiration vraiment sincère ; j’en citerai une qui me semble empreinte d’une beauté originale et forte :


« En Hongrie, trois hommes égarés pendant la nuit et l’orage se sont attablés au fond d’une auberge ; en Hongrie, là où le vent du hasard rassemble les enfans des contrées étrangères.

« Leurs regards, — ce n’est point l’éclat de la même flamme. Leurs cheveux, — ce ne sont point les flots du même torrent ; mais leurs cours, leurs cœurs blessés, ce sont des urnes que les mêmes douleurs ont remplies des mêmes larmes.

« L’un d’eux : Compagnons, crie-t-il, pourquoi sommes-nous muets ? est-ce qu’il n’y aura point de toast pour animer joyeusement les buveurs ? Eh bien ! c’est moi qui le porterai : À la patrie ! qu’elle vive libre et grande ! trinquons.

« — À la patrie ! moi, je suis celui qui ne connaît pas la sienne ; je suis un Bohémien ; mon pays n’existe plus que dans le monde des légendes, dans la mélodie du violon ; le désespoir l’enveloppe comme un orage éternel.

« Je m’en vais rêvant à travers les bois et les montagnes, et je pense sans cesse à la perte douloureuse de mon pays. Voilà bien long-temps que j’ai désappris la douceur du ciel natal ; je songe à l’Égypte quand la cymbale résonne. »

« Alors le second : « Si tu bois à la patrie, je ne bois pas avec toi. Je boirais à ma honte, car la race de Jacob est une feuille volante qui ne jette pas duracines dans la poussière de l’esclavage.

« Fais d’abord tomber les chaînes de mes bras fatigués, puis viens, et je boi-