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l’on pourra donner au digne général la satisfaction d’une expérience. Quoi qu’il advienne, la France lui saura gré d’avoir simplifié les ressorts de l’opération, à tel point que l’immobilité n’est plus possible.

De ce que l’on ne voit pas d’inconvénient à l’expérience proposée par M. de Lamoricière, est-ce à dire que le problème de la colonisation soit résolu ? Non, malheureusement. Si la prétendue colonisation civile a le mérite de ne pas compromettre le présent, elle n’offre aucune sécurité pour l’avenir. Il est sans doute d’une bonne tactique de lancer l’œuvre africaine, en réduisant le prix des dépenses à une somme tellement faible, qu’il est impossible de la refuser. Néanmoins les hommes qui ont le sens politique applaudiront à M. Bugeaud, qui ose dire au payse que, dans une affaire d’un intérêt vital, la dépense ou plutôt l’avance en argent ne doit être qu’une considération secondaire, que le système qui permettra de réduire le budget spécial de l’Afrique et de rendre à la France la libre disposition de ses forces militaires sera le plus économique. Loin d’atteindre ce dernier but, le projet de M. de Lamoricière ne le signale même pas, puisqu’il a pour base une garnison de 25,000 hommes avec 6,000 chevaux pour la seule province d’Oran. Cette colonisation à bon marché n’est pas d’ailleurs aussi modeste qu’elle en a l’air. Le crédit de 200,000 fr. n’est applicable qu’à la première année, et doit être renouvelé plusieurs fois. La dépense des travaux publics est ajournée, mais non économisée. Soit qu’avec M. Bugeaud on bâtisse un village pour tâcher d’avoir des habitans, soit que, selon M. de Lamoricière, on cherche des habitans pour tâcher d’avoir un village, il" faudra, tôt ou tard, acheter des matériaux et payer des maçons pour construire des églises, des écoles, des mairies, des corps-de-garde, et de vrais ponts, et de vraies routes. Dans son plan primitif, M. de Lamoricière accordait à chaque entrepreneur une allocation de 25 pour cent sur les frais de premier établissement. Aujourd’hui le général parle d’une prime facultative, payée par l’administration aux propriétaires qu’elle jugerait dignes d’un encouragement ou d’une indemnité. Sans parler des abus d’un pouvoir discrétionnaire exercé par des agens subalternes, sait-on à quels sacrifices l’état se trouverait entraîné par cette clause du contrat colonial ? Enfin l’obligation d’acheter, pendant dix ans, les céréales au cours des marchés de la métropole n’est qu’une subvention déguisée. Si l’armée refusait les 200,000 hectolitres de grains que les indigènes apportent sur les marchés de l’Algérie pour payer les blés des colons à raison de 5 francs de plus par mesure, il y aurait, au bout des dix ans, un sacrifice réel de 10 millions. Il est vrai que cette perspective n’effraie pas le maréchal. Il ne veut pas, dit-il, chicaner sur le monopole qu’on prétend imposer à l’état, tant il est persuadé que les colons de M. de Lamoricière, bien loin d’avoir des denrées à revendre, ne produiront pas même pour leur subsistance.