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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/512

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chaque famille avait coûté à l’état de 4,000 à 5,800 francs ; ce dernier chiffre est celui qui résulte des impitoyables calculs de M. Desjobert. Malgré tout, les villages de la direction civile ont échoué. Il n’y a qu’un avis sur ce point. « Je suis entré chez un grand nombre de ces colons, dit M. l’abbé Landmann, je me suis informé minutieusement de leur position actuelle, et de leur espoir pour l’avenir ; je n’ai trouvé partout que découragement et une misère profonde. » Dans sa dernière brochure, M. le maréchal Bugeaud parle dans le même sens. « A Douera, dit-il, le colonel du 36e, ému de pitié pour les familles rurales qui mouraient de faim, leur a créé une soupe économique avec les restes du pain des ordinaires, et les légumes des jardins du régiment. »

L’opposition algérienne (quel pays n’a pas son opposition ?) rejette le tort sur la direction civile : les emplacemens ont été mal choisis, les maisons mal appropriées aux pratiques rurales, les lots de terre mal répartis, et vingt autres griefs faciles à énumérer après l’événement. La vraie raison est celle qu’on oublie de dire : c’est que tout système reposant sur le travail individuel, sur la petite culture isolée, chétive, nécessiteuse et ignorante, doit échouer en Algérie. Son moindre tort serait d’être fort dispendieux, car, ayant pour principe de distribuer sur le sol colonial des gens sans ressources, il faudrait toujours que ces gens fussent installés et soutenus long-temps aux frais du trésor. Les partisans de la petite culture affirment que ce régime a pour effet d’asseoir une population nombreuse et intéressée par la propriété à la défense du sol. Ceux qui raisonnent ainsi sous l’illusion de ce qui se passe en France ne considèrent pas que les conditions du travail ne sont pas les mêmes en Afrique qu’en Europe. La division des propriétés développe la population française, parce qu’un lambeau de terre très bien cultivé peut suffire aux besoins d’une famille, grace à l’avantage des débouchés et à un courant d’échanges établi depuis des siècles. Le bénéfice de la petite culture en France découle de la variété de ses produits. Achetant les denrées qui font la base de son alimentation à plus bas prix qu’elle ne pourrait les obtenir elle-même, elle se réserve pour les menus travaux qui, n’admettant pas les machines, offrent une rémunération suffisante à la main-d’œuvre. Dans la situation où on la place en Afrique, la petite propriété rurale est obligée de se consacrer presque exclusivement à la production des grains, dont les avantages sont très douteux. Or, une industrie condamnée à végéter est plutôt un obstacle qu’un encouragement à la population. L’expérience en a été faite plus d’une fois. Le Canada offrait à la France un champ de colonisation plus favorable peut-être que l’Algérie : similitude de climat, surface immense et à peine disputée, sol riche et moins dépouillé que les solitudes africaines ; que d’avantages réunis ! En 1628, une compagnie favorisée par Richelieu prit l’engagement de transporter au Canada