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d’être libérale envers les travailleurs. La France succomberait sous cette triple charge. Il faut donc organiser la spéculation coloniale d’une façon assez lucrative pour qu’elle suffise à tout. Qu’on ne s’inquiète pas à priori du chiffre de la population. L’Algérie trouvera promptement des habitans, si on parvient à y établir un bon mouvement d’affaires ; elle restera dépeuplée, malgré tous les efforts du gouvernement, si la spéculation y languit. Nous ne pensons pas que ces principes soient contestés. Il nous a paru utile de les établir avant d’entrer dans l’analyse des théories proposées et des expériences faites jusqu’ici. Lorsque la nation française connaîtra mieux les difficultés d’une grande colonisation, au lieu de s’abandonner à cet instinct du dénigrement trop commun aujourd’hui, il ne lui restera plus que des sentimens de reconnaissance pour tous ceux qui ont mis la main à l’œuvre, même lorsque leurs efforts auront été impuissans.


II.

Les essais antérieurs à 1842 ne doivent pas compter dans l’histoire de la colonisation. Si l’on rappelle qu’en 1832 les deux premiers villages franco-algériens, Kouba et Dely-Ibrahim, furent fondés par 414 Alsaciens, que pendant les dix années qui suivirent d’autres groupes essayèrent à leurs risques et périls de se former dans le Sahël et la Mitidja, c’est pour honorer par un souvenir de regrettables victimes. Les colons de cette première période, ceux du moins qui se livrèrent aux travaux des champs, engagèrent la lutte contre une nature inconnue et rebelle, sans expérience, sans autre arme que leur énergie aveugle. Le moins qui leur arriva fut de se ruiner. Après ce triste exemple de la colonisation libre et spontanée, la paix paraissant établie, l’état manifesta enfin la volonté d’intervenir. Tout le monde croyait alors que le succès dépendait uniquement du nombre des bras, et que, pour obtenir une nombreuse population, il suffisait de faire appel aux pauvres en leur offrant des moyens faciles d’existence. En 1842, M. le comte Guyot, chef de la direction civile d’Alger, avec l’assistance de M. le colonel Marengo, choisit l’emplacement de plusieurs villages, les protégea par un fossé et une enceinte, y conduisit les eaux nécessaires, fit élever les bâtimens publics. Chacune des familles élues par l’administration reçut un lot de terre dans l’enceinte du village avec des matériaux de construction pour 600 francs et à l’extérieur un champ cultivable de 5 à 10 hectares. Dans certaines localités, on livra aux colons munis d’un petit capital une maison bâtie et des terres défrichées moyennant 1,500 francs. A ces premières libéralités, on ajouta successivement et par forme de secours des bestiaux, des semences, des outils, de l’argent. En additionnant toutes ces dépenses, on a trouvé que