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de porter un coup mortel à la marine russe et d’aller frapper cette puissance, réputée à l’abri des atteintes de l’Europe, jusqu’au cœur même de son empire : téméraire entreprise où l’Angleterre allait engager ses flottes, où la France, moins heureuse, devait engager un jour ses armées !

Pour apprécier convenablement ce nouvel effort de la marine anglaise, il est nécessaire de se faire une idée bien nette des obstacles de tout genre que la nature même du théâtre des opérations allait opposer aux desseins de l’amirauté. Trois passages, le Sund, le grand et le petit Belt, donnent entrée de la mer du Nord dans la Baltique, et mettent en communication ces deux bassins dangereux, séparés l’un de l’autre par cette contrée étroite qui, sous le nom de Jutland, s’étend au nord depuis l’embouchure de l’Elbe jusque vers le 58e degré de latitude. Pour pénétrer dans la Baltique, il faut donc, avant tout, doubler cette pointe septentrionale du Jutland en donnant dans le détroit fertile en naufrages qui porte le nom de Skagerack, descendre ensuite au sud par le Cattégat ett venir chercher, à l’endroit où les îles de Seelande et de Fionie semblent combler l’intervalle qui sépare le Jutland de la Suède, un des trois passages qui contournent ces obstacles. De ces trois passages, il en est un, pour ainsi dire, impraticable c’est le petit Belt, labyrinthe étroit et dangereux, creusé par la nature entre l’île de Fionie et la côte du Jutland. Le grand Belt, détroit sinueux qui sépare l’île de Fionie de l’île de Seelande et ne donne issue dans la Baltique qu’après un parcours d’environ cinquante lieues, présente de grandes difficultés de navigation, que les Anglais n’avaient point encore appris à braver [1]. Le troisième passage, celui du Sund, compris entre l’île de Seelande, sur laquelle est bâtie Copenhague, et l’extrémité méridionale de la Suède, est le plus facile et le plus fréquenté. Il a été regardé pendant long-temps comme la clé de la Baltique, et aujourd’hui même les droits que perçoit le Danemark sur la navigation du Sund s’élèvent, chaque année, à plus de 4 millions de francs. Sur la côte de Seelande, le château de Kronenbourg, tout à la fois palais, forteresse et prison d’état, en commande l’entrée. Ce château n’est séparé de la côte de Suède que par une distance de 4,142 mètres. La langue de terre avancée sur laquelle il est bâti et la masse imposante de ses remparts et de ses tours dérobent en partie à la vue la jolie petite ville d’Elseneur ; mais, dès qu’on a dépassé le dernier bastion de ce noble édifice, construit sur les plans de Tycho-Brahé, Elseneur apparaît

  1. Quelques mois après l’expédition de la Baltique, en juillet 1801, on vit le vice amiral Pole, appelé à remplacer lord Nelson et l’amiral Parker dans le commandement de la flotte anglaise, conduire ses vaisseaux dans ce passage malgré des vents contraires ; mais, au mois de juillet, cette manœuvre était moins difficile et moins imprudente qu’elle l’eût été au moment même de l’équinoxe.