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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/497

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qu’elle vient d’avoir avec son beau-fils. D’un seul bond, la prétendue malade est devant cet homme, qui balbutie d’incohérentes réponses à ses questions pressantes et rapides. Devinant qu’il est décidé à fuir et probablement à dénoncer ce qu’il a pu apprendre, elle n’hésite pas à le retenir violemment. Beck repousse cette vipère qui se roule autour de lui, et, quand elle sent qu’il échappe à ses étreintes, elle presse contre son poignet découvert la bague venimeuse. Certaine alors qu’il n’a pas long-temps à vivre, elle le voit partir avec moins de crainte. Varney cependant, averti par elle, s’élance à toute bride sur les traces du groom fugitif, qui, monté sur le meilleur cheval de l’écurie, court au-devant de Perceval pour le mettre en garde contre les deux assassins.

Maintenant l’heure du châtiment a sonné, car ce pauvre valet méprisé, ce mendiant que Perceval a recueilli dans la boue de Londres, Becky Carruthers, que Lucretia vient de tuer à l’heure même, est précisément ce fils tant cherché pour qui elle entassait ainsi crime sur crime, et John Ardworth est bien le fils de Walter Ardworth, l’ami de Braddell. Le mystère qui entourait son existence, l’abandon où il a été laissé, tiennent seulement à ce que Walter Ardworth, uni à une femme indigne de lui, était passé aux Indes pour y contracter un autre mariage, effaçant, autant qu’il le pouvait, tout vestige du premier.

Nous laisserons volontiers au lecteur le soin de composer lui-même la scène finale de cet horrible drame. Il devinera sans peine comment le romancier, gardant pour cette heure suprême toutes les révélations qui doivent écraser sa détestable héroïne, la fait passer par mille angoisses graduées, depuis le moment où elle apprend qu’elle doit renoncer à être jamais la mère de John Ardworth jusqu’à celui où Becky lui est ramené, livide, rongé par le poison qu’elle-même a fait couler dans ses veines, la maudit, la dénonce, et vomit sur sa robe, avec une dernière imprécation, un flot de sang dont il semble que Lucretia doit rester à jamais souillée, comme sont encore empreints du sang de Rizzio les parquets séculaires d’Holy-Rood. Helen meurt aussi, mais Perceval est sauvé. Varney, arrêté pour crime de faux, est déporté à la Nouvelle-Galles. Lucretia finit ses jours dans une maison d’aliénés, échappant par ce destin, plus triste que la mort même, aux justes représailles de la loi.

A cette manière violente, exagérée, tumultueuse et froidement symétrique de disposer ce qu’on pourrait appeler son tableau final, vous avez reconnu le romancier vulgaire, l’émule attentif des narrateurs de second ordre. Néanmoins il ne faudrait pas s’en tenir, même pour le roman dont nous venons de terminer l’analyse, à cette appréciation sommaire et trop dédaigneuse. Un écrivain d’élite, un homme érudit comme l’est sir Edward Bulwer, se retrouve encore, même lorsqu’il fait tout son possible pour effacer sa supériorité gênante et se mettre au niveau des