Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/491

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dans le laboratoire où Dalibard, chimiste consommé, prépare les poisons lents qu’il lui verse chaque jour et qui détruisent peu à peu sa robuste constitution, le moment est venu de tout risquer contre ce féroce ennemi. Or, son beau-fils connaît à Paris un homme qui, le cas échéant, peut et doit s’employer à les débarrasser de Dalibard. C’est un ancien complice de Cadoudal, qui soupçonne déjà le mari de Lucretia d’avoir concouru à l’arrestation du martyr vendéen, et qui la chose lui étant prouvée, a fait serment de venger, coûte que coûte, son chef lâchement assassiné. Une lettre dérobée à Dalibard, et qui établit d’une manière victorieuse ses rapports avec la police, passe des mains de Lucretia dans celles du terrible Pierre Guillot ; quarante-huit heures après, on trouve le confident de Fouché poignardé dans son mystérieux laboratoire.

Le veuvage de Lucretia inaugure une partie du roman sur laquelle l’auteur a laissé fort habilement un voile de ténèbres, à peine soulevé au dénoûment ; on nous permettra pour nous faire mieux comprendre, d’anticiper sur ces éclaircissemens à dessein retardés. La clarté de l’analyse exige précisément ce que le récit peut et doit s’interdire, sous peine de ne pas éveiller ou de satisfaire trop vite les curiosités qu’il a mission d’irriter.

Délivrée de son mari, mais appauvrie, malade, dégoûtée de l’existence, Lucretia revient en Angleterre. Un fatal hasard, si ce n’est une volonté funeste, la rapproche de sa cousine Suzan, devenue, après son départ, mistress Mainwaring. En apparence, Lucretia n’a conservé aucun souvenir du passé ; mais l’heure où elle s’est vue trahie par le seul homme qu’elle eût aimé ne s’est jamais effacée de sa mémoire. Elle veut faire expier à son heureuse rivale une félicité qu’elle envisage comme un odieux larcin, et, méditant à froid sa vengeance, la savourant avec délices, ne la perdant pas de vue un seul jour, elle travaille à reprendre sur l’esprit de Mainwaring l’influence qu’elle eut naguère. Entre eux il ne peut plus être question d’amour, mais elle flatte une vanité excitable, elle éveille une ambition qui sommeillait ; par d’adroites flatteries et de perfides conseils, elle pousse Mainwaring, banquier estimé, dans la voie des spéculations les plus hasardeuses et les moins permises. Cédant à de funestes suggestions, Mainwaring abuse de la confiance illimitée qu’il inspirait à ses associés ; bref, placé bientôt entre le déshonneur et la ruine, il opte pour celle-ci, quitte les affaires sans un sou vaillant, et meurt au bout de quelque temps, suivi de près dans la tombe par la frêle et douce Suzan Mivers.

De cette heureuse maison où elle a porté la honte et le trépas, Lucretia s’éloigne un moment consolée ; mais les joies du crime triomphant n’ont jamais ni durée ni repos : elles ont laissé dans cette ame aigrie