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à l’homme qui veut comprendre pleinement et pratiquer dans toute leur rigueur ses devoirs providentiels. La théorie poétique de sir Edward Bulwer prêterait matière, on le voit, à de longues discussions ; mais nous sommes dispensé de la prendre au sérieux, car ce n’est après tout que le préambule d’un roman, l’exorde justificatif d’un récit que l’on pensait avoir à présenter avec quelques précautions oratoires.

Arrivons de prime-abord dans le château de sir Miles Saint-John, vieux garçon sexagénaire, et voyons ce qui s’y passait dans les premières années du siècle. Sir Miles était riche et généreux, mais fort entiché de son noble sang. Le sort ne lui avait donné pour héritières directes que deux jeunes orphelines nées de ses deux soeurs, Suzan Mivers et Lucretia Clavering. La première expiait, loin de lui, l’immense tort d’être le fruit d’une mésalliance ; la seconde, au contraire, n’avait dans les veines que du bon sang patricien. Aussi la traitait-il de tout point en fille chérie, tandis qu’il laissait son autre nièce, -content de pourvoir à tous ses besoins, — chez un respectable ecclésiastique qui l’avait recueillie après la mort de mistress Mivers.

L’éducation de Lucretia, surveillée par son oncle avec un soin tout particulier, a motivé chez lui la présence d’un émigré français, le Provençal Dalibard, plus ou moins compromis dans les intrigues révolutionnaires, et Dalibard, circonspect dans sa conduite, persévérant dans ses vues, a fini par introduire à Laughton un jeune homme, Gabriel-Honoré Varney, dont il prend un soin tout paternel. Gabriel est en effet son fils. Il eut pour mère une danseuse célèbre dans les coulisses de l’Opéra. Dalibard, trahi par elle, s’est vengé en la livrant, elle et son complice, à l’échafaud dressé sur la place de la Révolution. Ce n’est pas tout : il a voulu que le fils dont elle l’avait rendu père, à peine âgé de sept à huit ans, assistât à la mort de la coupable, et lorsque le fer sanglant tombait sur elle : — Apprends comment meurent ceux qui m’offensent ! murmura Dalibard à l’oreille de l’enfant glacé d’horreur.

Il serait inutile maintenant d’insister sur le caractère du professeur français. Quant à Lucretia, son élève, c’est une jeune fille impétueuse et hautaine, capable de tout entreprendre, portée à tout oser. Elle a bien profité des leçons que Dalibard lui donnait pour la corrompre ; elle a déjoué le plan de ce profond séducteur à la fois amoureux d’elle et du riche héritage qu’elle doit un jour posséder ; elle l’a mis dans sa dépendance, et s’est réjouie de voir à ses pieds cet homme dont la science, la portée d’esprit, lui avaient d’abord imposé une sorte de vénération. Maintenant, entre elle et lui, c’est un duel caché, que va compliquer la jalousie de Dalibard, quand il surprendra, chez Lucretia, quelques symptômes de cet amour qu’il n’a pas réussi à lui inspirer.

Lucretia s’est éprise, en effet, d’un jeune homme sans naissance et sans fortune, admis par hasard chez son oncle. Caractère faible, esprit