Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/477

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


apportait d’ailleurs tant de dévouement, de reconnaissance et d’amour, qu’il ne se méprenait plus sur la réserve apparente qu’elle gardait quelquefois encore en répondant à ses caresses. Les natures contenues, lorsqu’on a l’art de les deviner, ont au moins cet avantage, qu’on leur sait gré d’une foule de demi-teintes et de nuances qui, chez les caractères expansifs, passeraient inaperçues, Albert, pendant les premières semaines qui suivirent son retour à Blignieux, éprouva une jouissance délicate à ces découvertes qu’il faisait chaque jour dans le cœur de sa mère, et qui, par le léger effort qu’elles lui coûtaient, lui devenaient plus précieuses.

Cependant il ne retrouvait pas le calme. Sa pensée, violemment détournée des objets trop chers qui l’avaient si long-temps attirée, essayait vainement de se reposer, à l’ombre de cette affection, dans cette vie dont il acceptait d’avance la paisible uniformité. Il sentait s’élever en lui-même de secrètes agitations dont il ne pouvait déterminer ni la cause ni le but. Tout en se disant qu’il était heureux, il se surprenait encore regardant à l’horizon et interrogeant l’avenir avec d’indéfinissables inquiétudes. Il croyait apaiser ces inquiétudes en revenant à sa mère avec plus d’entraînement et de transports ; mais Mme d’Esparon quoique heureuse de posséder enfin le cœur de son fils, était incapable d’y lire : son mariage, sa vie solitaire, l’avaient laissée si ignorante, que ces vagues symptomes, ce secret malaise qui perçait à travers les tendres démonstrations d’Albert, n’avaient aucun sens pour elle, et que cette nouvelle phase aurait pu se prolonger sans qu’elle s’en aperçût. Un jour, vers la fin de l’été, Albert se promenait sur la terrasse de Blignieux, lorsqu’un petit pâtre des environs vint lui dire que quelqu’un l’attendait à la grange des Aubiers. Albert, à ces mots, ressentit un grand trouble : bien que, depuis son retour, il n’eût pas une seule fois parlé de son père, il ne pouvait s’empêcher de penser à lui. Dans cet inconnu qui l’attendait, et qui lui envoyait ce mystérieux message, il ne sut s’il devait espérer ou craindre de reconnaître M. d’Esparon : mais, à moitié chemin entre Blignieux et la grande route, cette incertitude fut dissipée : il aperçut, venant à sa rencontre, l’homme qui l’avait fait demander ; ce n’était pas Octave, c’était le colonel George de Charvey. Du plus loin qu’il vit Albert, le colonel lui tendit les bras ; Albert s’élança vers lui aussi ému qu’un coupable, et bégaya quelques paroles sans suite. M. de Charvey lui dit en l’embrassant :

— Monsieur, lorsque deux, hommes ont loyalement croisé le fer, il est d’usage que le vaincu fasse après sa guérison, une visite à son adversaire. Je n’ai pas voulu y manquer, et me voici : me pardonnez-vous ?

— Oh ! monsieur, dit Albert les larmes aux yeux ; c’est moi, moi seul qui veux, toute ma vie, vous demander pardon !