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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/476

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comprendront sans peine combien fut courte cette dernière illusion qu’Octave et Mme de Dienne essayaient de ressaisir.

En partant de Paris, Albert n’avait pas éprouvé un moment d’hésitation, mais la confiance et l’enthousiasme étaient éteints dans son cœur. Dans les premiers jours de la jeunesse, on croit toutes les épreuves décisives : les joies comme les douleurs paraissent sans appel. Dépouillé en un jour des songes dorés de son adolescence, Albert s’imaginait que son âme était dévastée pour jamais, et que pas une fleur ne pourrait croître sur ces débris. Cependant, à mesure qu’il approchait du terme de son voyage, sa tristesse, sans s’effacer tout-à-fait, prit un caractère de mélancolie plus douce. Lorsqu’en jetant les yeux par la portière de la voiture, il aperçut dans le lointain les premières cimes du Dauphiné, il se sentit saisi de cette émotion que causent, après les crises de la vie, l’aspect de la campagne et le retour au pays natal. Quelques lieues avant Blignieux, il reconnaissait déjà chaque buisson de la route, chaque bouquet de bois, chaque accident de terrain ; il lui semblait alors que sa vie se rattachait au fil qu’il avait rompu quatre mois auparavant, et il se demandait si ces quatre mois n’étaient pas un rêve.

En arrivant à la grange des Aubiers, à l’endroit même où le chemin de Blignieux s’embranche sur la grande route, Albert sauta à bas de la diligence, laissa ses paquets à la ferme, et, le cœur palpitant, se dirigea vers le château au pas de course. En entrant dans la longue avenue d’ormeaux, il vit accourir ses deux chiens, qui avaient flairé son approche et qui se précipitèrent sur lui comme une trombe. Derrière eux marchait d’un pas plus lent la vieille Marianne, qui, depuis qu’elle avait écrit sa lettre à Albert, s’attendait sans cesse à le voir arriver, et venait tous les jours à sa rencontre. Le jeune homme se dégagea de ces premières étreintes : il courut jusqu’à la porte du salon et l’ouvrit d’une main tremblante. Sa mère était assise à sa place ordinaire. Rien n’était changé autour d’elle. N’eût été la pâleur de ses joues et l’amaigrissement de son visage, Albert aurait pu croire qu’il ne l’avait quittée que la veille. Lorsqu’elle le vit entrer, elle changea de couleur, elle se souleva à demi sur son fauteuil, puis s’y laissa retomber ; il se jeta à ses genoux, et, pendant un instant, ce ne furent, entre elle et lui, que murmures confus et paroles entrecoupées.

— Ma mère ! dit enfin Albert, c’est bien moi, me voici de retour, et pour ne plus repartir.

— Merci, mou enfant ! répondit-elle ; puisque Dieu vous ramène ici, c’est qu’il permet que je vive, et me pardonne de vous trop aimer ! Comme si cette épreuve eût enfin vaincu la froide et rigide enveloppe dont Mme d’Esparon recouvrait tous ses sentimens, ce fut le signal d’un changement visible dans ses manières à l’égard de son fils. Il lui