Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/47

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qui distinguaient les escadres anglaises ; mais c’était une infériorité qu’elles eussent pu racheter par la meilleure composition de leurs équipages. Le commerce des neutres, ce commerce pour lequel s’armaient en ce moment les puissances du Nord, avait pris un immense développement depuis 1793, et avait dû former de nombreux matelots. Le commerce de l’Angleterre avait bien, il est vrai, suivi la même progression : il couvrait alors le globe de ses 19,000 navires ; mais, obligée de se garder sur tant de points, de faire face à de si redoutables ennemis, l’Angleterre, pour trouver dans sa population maritime de quoi suffire à sa navigation marchande et à l’armement de ses 472 bâtimens de guerre, se voyait obligée de recourir à toutes les ressources, à tous les moyens extrêmes. Non contente de recruter ses équipages à main armée dans les rues, elle jetait sur ses vaisseaux des vagabonds de tous les pays [1], et jusqu’au trop-plein de ses prisons. Elle comptait sur une discipline inflexible pour dompter ces natures rebelles et les accoutumer à la mer ; cependant il était résulté de cette confiance imprudente des révoltes difficilement comprimées, des revers inattendus et des désertions si fréquentes, que, de 1793 à 1801, elles enlevèrent à la flotte anglaise plus de 40,000 hommes.

Les équipages des escadres de Carlscrona et de Copenhague eussent donc pu facilement l’emporter par le choix des hommes sur les équipages anglais, puisque l’interruption d’un commerce très actif devait permettre à la Suède et au Danemark de puiser à pleines mains, pour recruter le personnel de leurs escadres, dans une population considérable, habituée à la plus rude navigation du monde. Ces escadres d’ailleurs, si les Anglais osaient les poursuivre jusque dans la Baltique, allaient posséder sur l’ennemi qu’elles auraient à combattre l’immense avantage de se mouvoir dans une mer dangereuse dont la navigation leur était familière, et, en admettant qu’elles parvinssent à opérer leur jonction avec la flotte russe mouillée dans le port de Revel, elles devaient présenter une réunion de 30, peut-être même de 35 vaisseaux, devant laquelle eût bien pu s’effacer le prestige qui faisait depuis long-temps la principale force de la marine anglaise. Mais le comte de Saint-Vincent, qui, à l’avénement du ministère Addington, remplaça lord Spencer à l’amirauté, avait appris à envisager de sang-froid les coalitions maritimes et à faire entrer dans ses calculs le défaut de concert qui entrave presque toujours de semblables alliances. Il résolut de ne point s’arrêter aux sinistres prédictions qui avaient accueilli le projet d’une grande expédition dans la Baltique, projet que le génie de Pitt léguait à ses successeurs, et songea à frapper la coalition avant que le

  1. « J’ai à mon bord, écrivait Collingwood le 25 septembre 1796, des représentans de tous les états de l’Allemagne, des Autrichiens, des Polonais, des Croates, des Hongrois, a motley tribe ! »