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— Oh ! monsieur, vous me pardonnez donc ? — Je fais plus, Albert, je vous aime. — Eh bien ! si vous m’aimez, un mot, par pitié un mot qui m’éclaire dans les ténèbres où je marche, un mot qui m’arrache au doute affreux où m’ont jeté vos paroles d’hier. Ce que vous disiez de M. d’Esparon, ajouta-t-il plus bas, est-ce bien vrai ? en êtes-vous bien sûr ? M. de Charvey ne répondit point. Il ne se résignait pas plus que la veille à se faire auprès d’Albert le délateur de son père. Plus il pensait que cet instant devait donner d’autorité à son langage, plus il lui répugnait de parler.

— Oh ! monsieur, un mot, par pitié un mot ! répétait Albert avec une insistance désespérée.

C’était trop d’émotion pour le colonel ; le sang qu’il perdait l’affaiblissait peu à peu ; ses dernières blessures n’étaient pas encore fermées ; la torture que lui causaient les questions d’Albert venant s’ajouter à ses souffrances, il chancela, et s’appuyant sur lui : — Vous aussi, par pitié, reprit-il d’une voix éteinte, ne m’interrogez plus. — Oh ! rien qu’un mot, un seul, et je vous bénirai toute ma vie, répéta le jeune homme, qui, dans son ardeur, ne s’apercevait de rien. — Eh bien !… votre père est un poète, et votre mère est une sainte, murmura M. de Charvey : puis il s’évanouit.

Les témoins le transportèrent dans une voiture, aidés du chirurgien, qui, tout en maugréant contre les équipées et les mauvaises tètes, affirma de nouveau que ce n’était rien. Albert remonta seul dans le fiacre qui l’avait amené et reprit le chemin de la maison paternelle. La pluie avait recommencé ; les Champs-Elysées étaient encore solitaires. Albert, en suivant la grande avenue, comparait tristement ce retour à sa première promenade avec M. d’Esparon, si pleine d’enchantement, de confiance et de soleil ; il n’hésitait pas sur ce qu’il avait à faire : sa conduite était tracée, et il ne songeait ni à ajourner ni à marchander son obéissance au devoir. Seulement, lorsque la voiture s’arrêta devant la maison de son père, il sentit qu il lui restait encore là une affection et une espérance ; quelques instans après, il était auprès de M. d’Esparon. Sa pâleur, ses traits bouleversés, ses vêtemens en désordre, donnèrent bien vite l’éveil à Octave ; il devina qu’il venait de se passer quelque chose d’extraordinaire ; il interrogea vivement son fils, qui lui avoua tout. L’agitation du comte fut si vraie, son désespoir si grand, ses angoisses si profondes, qu’Albert retomba dans ses incertitudes et se demanda de nouveau si l’homme qui parlait si bien le langage du cœur méritait les sévères paroles du colonel. M. d’Esparon commença par reprocher à son fils de n’avoir pas eu plus de ménagement pour sa tendresse, de s’être exposé, sans l’avertir, à un semblable péril ; mais Al-