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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/459

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tendre de cruelles accusations contre l’homme qu’il avait déifié dans son cœur. Les derniers mots prononcés près de lui renfermaient surtout un sens dont il frémissait. Il fallait à tout prix sortir de cette incertitude. À l’age d Albert, et dans les dispositions où il se trouvait, ce sont toujours les résolutions les plus violentes qui se présentent les premières ; son parti fut pris à l’instant.

M. de Cbarvey et son compagnon, après avoir regardé quelques tableaux, se disposaient à sortir du salon carré qu’ils traversaient dans toute sa longueur. Albert marcha droit à eux, et au moment où il passait près du colonel, trébuchant tout à coup comme s’il avait été poussé par la foule, il lui marcha sur le pied, et appuya de tout son poids.

— Prenez donc garde à ce que vous faites, dit M. de Cbarvey.

— Et vous, riposta Albert d’une voix sourde, prenez garde à ce que vous dites.

Le colonel comprit aussitôt qu’il y avait entre ce jeune homme et lui autre chose qu’une inadvertance ou une impolitesse. Se penchant rapidement à son oreille : — Monsieur, lui dit-il, on nous regarde ; passons dans la galerie.

Ils se dirigèrent vers ces solitaires asiles de la peinture malheureuse, que les artistes ont décorés du nom funèbre de catacombes. Arrivés là, le colonel s’arrêta, et dit à Albert :

— Voyons, jeune homme, expliquons-nous. Sans le vouloir, je vous ai offensé, n’est-ce pas ?

Albert fut tout-à-fait dérouté par cette façon d’entamer l’entretien : mais il n’était pas homme à s’arrêter. Pris au dépourvu par la question de M. de Cbarvey, trop agité pour calculer ses paroles, il répondit d’un air décidé :

— Non, monsieur, c’est moi qui vous ai offensé, et je suis prêt à en subir les conséquences ; je me nomme Albert d’Esparon. Le colonel bondit comme un lion à la première balle qui l’effleure ; il s’avança vers le jeune homme, et lui secouant les deux bras de ses mains nerveuses : — Vous ! dit-il ; vous !… vous êtes Albert d’Esparon, le fils de la comtesse d’Esparon ?…

— Je suis le fils du comte Octave d’Esparon, répondit Albert en regardant M. de Charvey avec une fixité provoquante. Celui-ci comprit tout ; il devina qu’il avait été écouté, et ce jeune homme si enthousiaste, si confiant, froissé dans ses sentimens les plus chers, lui inspira une vive affection, une ardente pitié.

— Et moi, monsieur, lui dit-il doucement, je suis le colonel Charvey. Je vous pardonne, ajouta-t-il avec un sourire, d’appuyer un peu trop fort sur le pied des gens ; qu’il n’en soit plus question, et soyons bons amis.