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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/456

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les pièces justificatives de leurs faiblesses et de contraindre le monde à s’incliner devant elles, à peu près comme Louis XIV forçait sa cour à reconnaître ses bâtards légitimés. Ceux-là, moins orgueilleux, mais plus coupables, se faisaient les courtisans des révoltes du cœur, pareils à ces flatteurs de l’insurrection qui trahissent l’intérêt du pays en caressant les passions du peuple. Les plus purs, ceux qu’environnait une auréole de gloire et de respect, n’avaient pas échappé aux maladies morales de notre époque. Sous des trésors apparens d’amour pour l’humanité se cachait un fonds immense de contentement d’eux-mêmes, une contemplation solitaire de leurs propres mérites. Se sachant supérieurs aux autres hommes, ils n’avaient pas cet égoïsme banal qui n’aime rien, mais cette sérénité olympienne qui se fait le centre de tout. Aussi, malgré l’éclat de leur esprit ou la beauté de leurs ouvrages, on sentait, en les approchant, qu’il y avait entre leur cœur et le reste du monde une ligne de démarcation que l’amitié ni l’amour ne dépasseraient jamais. ILs ne se préféraient pas, ils se suffisaient, et ce sentiment, peut-être involontaire, donnait quelque chose de factice à leur bienveillance et à leur vertu.

Tels furent les traits généraux qui s’offrirent aux regards de M. de Charvey. Dans le monde où il les recueillit, il lui fut aisé de connaître la vie et le caractère de M. d’Esparon sans avoir besoin de se lier avec lui. Il éprouvait en effet une répugnance invincible à rechercher la société d’un homme qu’il n’aimait pas et à épier ses sentiments et sa conduite, même dans l’espoir d’être utile à Albert, car c’est à lui qu’il songeait en observant ces tristes détails. Albert lui était cher, comme le sont d’ordinaire aux nobles cœurs ces jeunes têtes sur lesquelles ils peuvent transporter une autre affection, plus secrète et plus tendre, et s’unir, par un intérêt commun, avec la femme qu’il leur est interdit d’aimer. M. de Charvey fit même quelques tentatives pour arriver jusqu’à lui ; mais, dans les premiers temps, M. d’Esparon et son fils vécurent si retirés, que les amis les plus intimes du comte trouvèrent à peine accès dans sa maison. Un peu plus tard, lorsque Octave reprit quelques-unes de ses habitudes mondaines, M. de Charvey, en le revoyant, chercha vainement Albert à ses côtés ; le jeune homme, absorbé jusque-là par le bonheur d’être avec son père, ne lui demandait jamais de l’accompagner dans le monde, et ces dispositions sédentaires convenaient trop bien à M. d’Esparon pour qu’il essayât de les combattre. M. de Charvey n’avait donc pu réussir encore à voir Albert d’Esparon, et il se demandait souvent avec douleur par quel moyen il pourrait protéger ce jeune homme contre les séductions et les périls qui l’entouraient. Alors, pour se consoler, il retournait auprès de sa fille, et si, en la regardant, une pensée qui lui était douce lui revenait à l’esprit, s’il aimuit à entrevoir dans le lointain la possibilité d’une