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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/448

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fections que n’avaient pas su reconnaître ceux-là même qui les inspiraient. Hélas ! Albert aussi, Albert s’y était mépris, lui dont elle avait espéré plus de justice ! Et maintenant il lui échappait, à jamais perdu peut-être. L’influence fatale, le fantôme décevant lui enlevait encore cette dernière consolation, comme il avait emporté le bonheur et le repos de sa vie !

Cependant elle ne murmura ni contre le ciel ni même contre Octave. À mesure qu’elle se rapprochait de Blignieux, elle renfermait peu à peu dans son ame ce nouveau trésor de résignation et de souffrance, lorsqu’elle arriva au château, elle marcha droit à la chambre d’Albert, et se jetant à genoux sur la dalle : — Mon Dieu ! dit-elle, ayez pitié de lui, car vous seul maintenant pouvez le protéger !


III

Ce fut avec un indicible battement de cœur qu’Albert, trois jours après, frappa à la porte de l’hôtel qu’occupait le comte d’Esparon au coin de l’avenue Marigny. En le demandant, sa voix tremblait si fort, que le concierge hésitait à lui répondre, lorsqu’un homme, qui se tenait sur le perron, se précipita à sa rencontre. Avant qu’Albert eût pu reconnaître un visage entrevu dans le plus lointain de ses rêves, Octave (car c’était lui) le pressait dans ses bras, le serrait sur son cœur, mêlant à ses étreintes plus de paroles tendres que le pauvre enfant n’en avait entendu dans toute sa vie.

Les transports de M. d’Esparon étaient d’autant plus vifs que cette heure d’émotion répondait admirablement à sa nature de poète. Revoir son fils, qu’il avait quitté presque au berceau et qu’il retrouvait au plus radieux moment de la jeunesse, le revoir dans des conditions exceptionnelles, romanesques, qui poétisaient sa paternité, et ajoutaient à cette entrevue tout le piquant de la nouveauté, tout le charme du souvenir, c’était là pour Octave une de ces bonnes fortunes de l’imagination et du cœur qui devaient le rendre tout-à-fait heureux. Aussi fut-il irrésistible ; il parla d’une façon vraiment attendrissante de sa joie, de son orgueil, de sa longue attente, indemnisée par ce seul moment. Albert, lorsqu’il osa regarder son père, fut étonné de le trouver si jeune. À dix-huit ans, on se figure volontiers que tout le monde est vieux à quarante, et Albert s’était représenté M. d’Esparon courbé par l’âge, le travail et les chagrins. Octave, au contraire, comme tous les hommes qui se sentent vieillir, mais qui se croient voués à une jeunesse éternelle par leurs succès dans la poésie et dans le monde, luttait de son mieux contre les années. Ses cheveux d’un chatain clair, soigneusement ramenéss, cachaient les rides qui comnençaient à courir