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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/442

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une âme, deux vies dans une vie. Il n’en fut pas tout-à-fait ainsi. Albert avait été, dès le berceau, une de ces créatures d’élite que Dieu, dans sa bonté, accorde quelquefois aux unions malheureuses, comme il permet aux arbres brisés par l’orage de renaître de leurs racines en un rejeton plus vert et plus beau. Il tenait à la fois de sa mère et d’Octave ; il avait de l’une la loyauté et la droiture, de l’autre l’organisation délicate et poétique. Malheureusement l’éducation que lui donnait sa mère fut, comme l’affection même de Mme d’Esparon, plus austère qu’attrayante, plus sérieuse que tendre. Justement prévenue contre les écarts de l’esprit, la comtesse s’attacha surtout à prémunir son fils contre ces douces et dangereuses lueurs qui lui avaient coûté si cher ; mais elle manqua le but en le dépassant. Il y avait dans l’âme caressante d’Albert, à mesure qu’il grandissait, un besoin d’épanchement et de tendresse que Mme d’Esparon ne satisfit pas. Alors, dans son ignorance de toutes choses, il s’était adressé, sur l’absence de son père, des questions timides. Il s’était élancé sur cette trace mystérieuse sans autre guide que sa curiosité inquiète. Lorsque Octave avait quitté Blignieux, Albert approchait de sa sixième année ; c’était assez pour qu’il conservât du comte une image douce et confuse comme les rêves de cet âge. Il y avait surtout un souvenir auquel il restait obstinément fidèle : c’était celui d’une nuit d automne pendant laquelle, à travers son sommeil, il avait cru entendre dans la maison un mouvement et un bruit inusités. Vers le matin, sa porte s’était ouverte tout à coup ; un homme s’était avancé précipitamment vers son lit. Un pâle visage, se penchant sur lui, avait promené un long baiser sur ses joues et sur son front ; puis tout avait disparu, et le jour même on avait dit à Albert que son père était parti.

Pendant quelque temps, il avait questionné sur ce départ Mme d’Esparon, qui lui répondait vaguement que le comte voyageait ; mais les enfans ont pour certaines plaies de famille un instinct si sûr et si pénétrant, que bientôt Albert comprit qu’il ne devait plus interroger. C’est alors que Mme d’Esparon, si elle avait su détourner à son profit ces premières inquiétudes, aurait aisément effacé dans l’âme d’Albert toute affection antérieure ; c’est alors aussi qu’attristé par la froide austérité de sa mère, il revint à ses premières impressions. Il retrouva dans sa mémoire cette vision matinale qui lui avait montré une dernière fois son père au moment du suprême adieu : il lui sembla que c’était de cette heure que datait pour lui la faculté de sentir et d’aimer, et il en fit profiter Octave. Bientôt à ces idées confuses vint s’ajouter un autre sentiment. Il n’y a plus aujourd’hui de pays, si arriéré qu’il soit, où les journaux ne pénètrent : on n’en recevait pourtant aucun à Blignieux : mais un jour Albert trouva par hasard sous sa main un numéro dépareillé où l’on parlait d’Octave d’Esparon comme d’un homme célèbre.