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prévenir, et, après avoir fait dépenser à un trésor épuisé une somme de 60 à 70 millions, on fut réduit à venir déclarer, par la bouche du ministre de l’intérieur, que le commerce seul, le commerce libre et indépendant, peut attirer et répandre dans l’intérieur les ressources nécessaires. Eh ! il y avait quarante ans que Turgot l’avait démontré et fait admettre par l’administration française.

Cette expérience de 1817 a guéri pour toujours le gouvernement français de la manie de faire, pour l’approvisionnement public, le commerce des grains ; cependant, battu sur ce point, le système de l’intervention de l’autorité conserva encore une forte position dans la réserve municipale de Paris. Il était ordonné qu’il y aurait dans cette réserve 90,000 sacs de farine ou l’équivalent en blé, mais on s’aperçut bientôt que la ville de Paris était grevée ainsi d’une dépense annuelle de 15 pour 100 de la valeur des blés. Or, comme l’a fait remarquer J.-B. Say, 15 pour 100 à intérêt composé sont une dépense qui excède 100 pour 100 au bout de cinq ans, et 400 pour 100 à la dixième année, tandis que les enchérissemens modérés se produisent tous les cinq ans à peine, et que ceux qui ont plus de gravité ne se présentent moyennement que de dix en dix ans. En conséquence, la réserve de Paris a été supprimée en 1831. C’était la seule qui subsistât encore ; autrefois les principales villes du royaume en avaient une ; désormais c’est une idée arrêtée qu’il faut s’en remettre au commerce libre pour les approvisionnemens. A l’intérieur, la liberté est la règle fondamentale incontestée du commerce des grains. En cas de cherté, la charité publique, pour abaisser le prix du pain, s’exerce par le moyen de bons qu’on délivre aux indigens sur leur simple demande et moyennant lesquels les boulangers, d’après un marché passé avec l’autorité, fournissent du pain à un taux réduit. C’est ainsi qu’on s’y est pris cette fois dans la plupart de nos cités. L’autorité ne s’est point ingérée à acheter des grains, ou, si elle l’a fait, c’est, par exception, le ministre de la guerre et celui de la marine, qui, dans le but de ménager les approvisionnemens intérieurs, ont passé des marchés pour la fourniture des troupes de terre et de mer avec du blé étranger. D’après les bruits qui circulent, et dont je ne me fais point garant, l’opération n’aurait pas été heureuse pour l’état, et le trésor paierait cher l’estimable prévoyance des deux départemens ministériels, sans que le consommateur français, en dehors de l’armée et de la flotte, ait la moindre réserve de plus. Au fait, où les personnes auxquelles les ministres de la guerre et de la marine se sont adressés auraient-elles pu trouver des blés que le commerce n’eût pas aussi bien découverts pour la consommation générale du pays, y compris les soldats ? Il faut savoir gré aux deux ministres de leurs bonnes intentions, mais leur recommander à l’avenir de ne plus se mêler de ce que, jusqu’à ce jour, aucun gouvernement n’a su bien faire.