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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/392

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en effet, sinon par le vrai, qui, par ce que nous devrions être, nous apprend qui nous sommes ? Aussi dit-on de tout esprit faux, c’est-à-dire de tout homme empêché par quelque désordre intellectuel de connaître le vrai : C’est un homme qui ne se connaît pas. Hélas ! sous des termes modérés, rien n’est plus dur que ce jugement. Il rabaisse l’esprit faux au niveau de la bête, dont la condition, par rapport à l’homme, est qu’elle ne se connaît pas.

Si quelqu’un me persuadait un jour que le vrai n’est qu’une vue de mon esprit, et non quelque chose qui est hors de lui, avant lui, qui sera après lui, qui est Dieu ; que le vrai est ma chose, qu’il commence et finit avec moi, que le trouble délicieux où me jette sa présence n’est qu’une sensation individuelle, et l’assentiment que lui donne ma raison un caprice ; que le vrai n’est pas plus que moi, n’est que moi ; — de même qu’on arrête avec le doigt le mouvement d’une montre, de même celui-là arrêterait en moi la vie morale à l’instant. Je plaindrais l’homme qui, cédant au puéril orgueil de regarder le vrai comme une création de son esprit, échangerait contre cette grossière illusion la douce et glorieuse dépendance dans laquelle nous sommes par rapport au vrai. Il perdrait tous les ressorts de son ame, il réduirait sa raison à un instinct moins sûr que celui des animaux, parce qu’il serait troublé sans cesse par les révoltes de son sens intime ; il perdrait jusqu’à ces défauts de l’homme qui, du moins, sont ceux d’un être créé pour percevoir le vrai, jusqu’à l’orgueil, lequel n’est le plus souvent que la prétention de connaître mieux le vrai que les autres, et de le leur imposer à titre de privilège sur des inférieurs.

C’est pour ne pas tomber dans cette sorte d’orgueil, et pour en éviter jusqu’à l’apparence, qu’il est du devoir, dans toute chaire d’où l’on prétend enseigner le vrai, de s’interdire les formules dogmatiques. Par là, on respecte, ce qui n’est pas la même chose que ménager, ceux qui n’en sont pas persuadés au même degré, soit faiblesse, soit que leurs lumières s’offusquent, comme il arrive, par leur diversité et leur inégalité. Voilà pourquoi je préfère, en annonçant ces leçons, au mot enseigner dont l’absolu m’effraie, le mot étudier, non-seulement parce que j’apprends dans le moment même que j’enseigne, mais parce qu’il n’y a pas de terme plus propre pour caractériser ces spéculations paisibles sur le passé, et cette recherche d’un vrai qu’aucune contradiction ne rend agressif et militant. On enseigne les sciences exactes ; les élémens, la méthode, les résultats, tout en est évident ; on étudie les sciences qui ont pour objet ce qu’il y a de plus libre, de plus mobile dans l’homme, de moins susceptible d’être mesuré ou réduit en axiomes, la pensée ; qui ont pour résultats des vérités dont l’évidence, moins générale, ne se perçoit pas moins par la sensibilité et l’imagination, les deux facultés les plus assujetties à la diversité des circonstances particulières, que par la raison, par laquelle tous les temps et tous les pays se ressemblent. L’étude d’ailleurs, avec ses doutes, ses inquiétudes, ses tâtonnemens quand elle cherche, ses ravissemens quand elle découvre, l’étude où se peignent tous les mouvemens d’un esprit sincère cherchant dans les livres le noble plaisir que donne le vrai, n’est-elle pas plus intéressante que l’enseignement qui affirme ce qui se doit persuader, impose d’autorité ce qui veut être senti, borne ce qui est sans limites, et qui ressemble plus à une opération de la mémoire qu’à un travail actuel de l’esprit ?