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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/39

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Je le remerciai de sa politesse.

— Je ne vous demande pas, reprit le salteador, les motifs de votre voyage à San-Juan, j’aurais pu vous les demander ailleurs.

— Où donc ?

— Eh ! parbleu ! dans les plaines de Tubac. Vous n’avez donc pas la mémoire des figures ?

— Non, vraiment. Bien qu’à vous en croire j’aie déjà eu le plaisir de vous rencontrer, je cherche en vain à me rappeler vos traits, et je les aurai, certes, oubliés demain.

— Voilà une réponse prudente, et c’est une règle de conduite dont vous ferez bien de ne pas vous écarter hors de propos ; mais une plus longue dissimulation de votre part serait offensante envers une ancienne connaissance, ajouta-t-il d’un ton plein de cordialité. Vous pouvez sans crainte me reconnaître à présent. Ne m’avez-vous pas vu braver la justice dans son sanctuaire ?

Je ne pus m’empêcher de sourire au souvenir de la scène dont j’avais été témoin le matin. Le chef de cuadrilla reprit d’un air de dédain :

— Qu’est-ce, après tout, que de faire trembler un misérable alcade de village ? Des juges plus puissans auront leur tour. Mais je vous ai dit qu’un jour peut-être vous seriez heureux de me faire souvenir que nous avions partagé l’hospitalité du même foyer ; faut-il donc que ce soit moi qui vienne en aide à votre mémoire ? Ce jour est-il venu ?

Je rappelai alors au salteador l’offre qu’il m’avait faite le matin, et je me dis prêt à accepter son intervention en faveur de mon ami moyennant cent piastres, que je compterais quand M. D… m’aurait rejoint. Le salteador me laissa parler avec un sourire qui semblait signifier que je ne lui apprenais rien de nouveau. Quand j’eus fini :

— Je connais toute cette affaire, me dit-il, et je la connais même mieux que vous. Un vice de forme devant lequel la justice a reculé a seul empêché jusqu’à ce jour la saisie des biens de votre ami. C’est à ce vice de forme qu’il doit le sauf-conduit de l’assesseur, mais d’un moment à l’autre l’obstacle qui arrête la justice peut être levé. En supposant même que votre ami sorte aujourd’hui de prison et se dérobe par la fuite à la sentence qui le condamne, il ne sera pas encore en sûreté, car un ordre d’extradition le poursuivra et pourra l’atteindre d’un bout à l’autre de la république. Ce qu’il importe, c’est d’entraver à temps la marche de la justice. A l’heure où je parle, un courrier est en route pour apporter l’ordre de saisie immédiate : une seule personne peut arrêter ce courrier.

— Et qui sera cette personne ?

— Moi, répondit le routier, mais toutefois moyennant rançon.

— Vous ? mais l’argent me manque.