Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/37

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


que vous le saurez ce soir et qu’il n’y a pas d’indiscrétion, sans quoi je pourrais perdre la bienveillance qu’il m’a toujours témoignée, car, ainsi que vous l’avez vu, il veut bien me traiter comme son égal.

— C’est beaucoup d’honneur pour vous, seigneur alcade !

Je considérais avec un étonnement qui approchait de la stupéfaction ce magistrat, qui semblait se faire un mérite de la bienveillance d’un brigand. Dans l’état d’impuissance où se trouve la justice au Mexique, une pareille anomalie n’est cependant que trop fréquente. Un plus long entretien était inutile, le juge ne pouvait rien, le brigand pouvait tout. Je me retirai et saluai courtoisement l’alcade, que je n’avais pas trouvé moins piquant que ses autres collègues de ma connaissance.

Revenu à mon hôtellerie, je reçus un message que M. D… me faisait parvenir du fond de sa prison. Mon pauvre compagnon me parlait d’offres mystérieuses qui lui avaient été faites ; on avait promis de le mettre en liberté moyennant cent piastres. Je reconnus l’intervention du protecteur de l’alcade, et, déterminé à accepter ses propositions dans l’intérêt même du prisonnier, je résolus d’aller le voir sur-le-champ. L’oraison venait de sonner, et la nuit était close quand je traversai la grande place pour me rendre à l’endroit que m’avait indiqué le prétendu marchand de bestiaux. C’était sur une des hauteurs qui dominent la ville, près de la cathédrale, que le salteador avait dressé sa tente. J’étais bien armé, et la distance à parcourir n’était pas très grande. Je laissai bientôt derrière moi la foule bruyante des promeneurs et je gravis la colline, dont le sommet était couronné de feux de distance en distance. J’arrivai bientôt à la tente qu’on m’avait, désignée, et qu’une longue banderole blanche qui flottait au-dessus faisait aisément reconnaître. Une multitude d’autres baraques étaient groupées autour de cette tente ; des recuas [1] de mules disséminées dans les espèces de rues formées par les tentes ou les baraques, de longues rangées d’aparejos de bêtes de somme, indiquaient des campemens de muletiers. Des cuisines en plein vent, des établissemens de jeux à ciel ouvert ; attiraient l’excédant de la sauvage population qui se pressait sur la place, et on trouvait dans cet endroit, répétés en petit, les curieux tableaux que présentait la ville même de San-Juan.

A mes pieds, sous un dôme de fumée dont les tourbillons montaient jusqu’à moi, une ville nouvelle semblait s’élever dans l’ancienne, ville composée de baraques de bois, de tentes de feuillage ou de toile parées de couvertures aux couleurs éclatantes. A travers les trouées que le vent ouvrait dans ce dais de vapeurs fuligineuses, je voyais flotter les larges banderoles des pavillons de jeux avec leurs inscriptions en grandes

  1. Terme employé par les muletiers pour désigner une troupe de mules.