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Se traîne en saluant la multitude avide,
Oublieux de son rang, mais tout fier de son guide.
Or, pourquoi si dolente et ce front sérieux,
Elle vers qui s’en vont tous les cœurs et les yeux,
Depuis un an cloîtrée avec de saintes vierges,
Pâlit-elle si vite à la lueur des cierges ?
Ou si son cœur redoute en secret quelque mal ?
Cependant la voici près de l’arc triomphal,
Et, la main dans la main, le seigneur du domaine
Vers la barque dorée en souriant la mène.
Là, parmi les rameurs du léger batelet,
Moins triste, elle sourit à son frère de lait.
Elle ne pâlit plus, la timide recluse,
Quand, le lac traversé, les portes d’une écluse,
Aux voix des instrumens qui donnaient le signal.
S’ouvrant, l’esquif vainqueur entra dans le canal
Qui, par de grands travaux franchissant la distance.
Joignait l’Étang-au-Duc à l’Étang-de-Plaisance ;
Mais, tel un condamné que l’on traîne à la mort.
Ses regards lentement erraient sur chaque bord,
Comme dans un adieu saluant la prairie
Et l’étang paternel où s’éveilla sa vie…
Alors le fier seigneur, penché courtoisement :
— « Voici mon œuvre. Et vous, dame, votre serment
— « Je m’en souviens !… » dit-elle. Et sa main virginale
Sans trembler accepta la bague nuptiale ;
Puis, s’enlaçant au cou du jeune batelier,
Tous deux tombaient au fond du lac hospitalier.


V.


— « Lorsque l’étang est calme et la lune sereine,
Vous savez, voyageur, quelle est cette sirène
Qui peigne ses cheveux, debout sur ce rocher,
Tandis qu’à l’autre bord chante un jeune nocher
Dont la barque magique, à peine effleurant l’onde,
Rapide comme un trait, vole à la nymphe blonde ;
Et jusqu’au point du jour, par la vague bercés,
Ils errent mollement l’un à l’autre enlacés.
— O merveilleux conteur, merci pour ton histoire !
Elle est triste, mais douce, et mon cœur y veut croire. »

A. Brizeux.