Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/36

Cette page a été validée par deux contributeurs.



— Oui, et c’était d’eux que je venais vous parler quand ce cavalier, dit-il en me désignant, est arrivé. Puis-je savoir le délit dont ils se sont rendus coupables ?

— Je serais embarrassé, dit l’alcade, qui semblait chercher à se justifier, de préciser les faits, mais de pareils drôles…

— Eh bien ! alors ? interrompit le proscrit en regardant l’alcade avec un froit sourir qui parut le glacer.

— Eh bien ! mes alguazils ont pensé judicieusement que deux hommes qui descendaient tous les jours la côte de San-Juan à genoux ne pouvaient être que des gens souillés de crimes ; c’est dans cette conviction qu’ils les ont arrêtés.

— Pour gagner deux piastres. Eh bien ! seigneur alcade, le Zurdo et le Santucho sont blancs comme neige.

— Au fait, dit l’alcade, qui semblait n’avoir discuté que pour la forme, nous sommes dans une ville célèbre par ses miracles.

— Le premier, reprit le salteador, a déjà depuis long-temps fait toutes les pénitences nécessaires pour son arriéré et ses promenades à genoux n’avaient pour but que de le mettre un peu en avance. Quant au Santucho, c’est une spéculation lucrative pour lui d’expier les péchés des autres, ce qui fait qu’il a beaucoup de besogne. Vous trouverez bon, j’espère, que je prenne les mesures nécessaires pour faire mettre en liberté deux pénitens aussi recommandables.

— Certainement ! s’écria l’alcade, je l’aurai même pour très agréable.

— Quand à vous, seigneur cavalier, reprit le proscrit, si vous voulez bien recourir à ma protection, je pourrai faire aussi quelque chose pour votre compatriote.

Converti par l’exemple de l’alcade, je crus devoir répondre à cette offre par une courtoise inclination de tête.

— A une condition cependant, cet élargissement vous coûtera cent piastres. C’est à prendre ou à laisser, vous y réfléchirez. C’est le prix d’un voyage vers l’assesseur ; si ce prix vous convient, vous n’aurez qu’à venir me trouver ce soir à dix heures pour me donner votre réponse.

Je ne crus pas devoir accepter tout de suite, et je promis à mon redoutable protecteur de l’aller trouver à l’adresse qu’il m’indiqua, si je me décidais à faire ce sacrifice. Le proscrit se retira presque aussitôt.

— C’est un grand seigneur ? demandai-je alors à l’alcade, espérant obtenir quelques renseignemens sur la position nouvelle du fugitif de Tubac ;

— C’est un marchand de bestiaux, reprit l’alcade à haute voix. Puis, au bout de quelques minutes de silence :

— C’est un chef de bande par occasion, reprit-il à voix basse.

— Un chef de bande de quoi ?

— Eh ! caramba ! de voleurs de grands chemins ; je vous dis cela parce