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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/348

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« Ne pourrait-on pas, dit-il, à propos de la prison de saint Jean Climaque, ne pourrait-on pas établir un lieu semblable dans les ordres religieux pour y renfermer les pénitens ? Il y aurait dans ce lieu plusieurs cellules, semblables à celles des chartreux, avec un laboratoire pour les exercer à quelque travail utile. On pourrait ajouter aussi à chaque cellule un petit jardin, qu’on leur ouvrirait à certaines heures, pour les y faire travailler et leur faire prendre un peu d’air. Ils assisteraient aux offices divins, renfermés au commencement dans quelque tribune séparée, et après avec les autres dans le chœur, lorsqu’ils auraient passé les premières épreuves de la pénitence et donné des marques de résipiscence. Leur vivre serait plus grossier et plus pauvre, et leurs jeûnes plus fréquens que dans les autres communautés. On leur ferait souvent des exhortations, et leur supérieur, ou quelque autre de sa part, aurait soin de les voir en particulier et de les consoler et fortifier de temps en temps. Les séculiers et externes n’entreraient pas dans ce lieu, où l’on garderait une solitude exacte. Je ne doute pas que tout ceci ne passe pour une idée d’un nouveau monde ; mais, quoi qu’on en dise ou qu’on en pense, il sera facile, lorsqu’on voudra, de rendre les prisons et plus utiles et plus supportables [1]. »

La publication des quatre premiers volumes des Annales de l’ordre de Saint Benoît, entreprise à la sollicitation de Renaudot et de Baluze, occupa Mabillon pendant les dernières années de sa vie. Avant de se mettre à l’œuvre, il se rendit en pèlerinage à Clairvaux pour visiter le tombeau du saint, et chaque jour il célébra la messe sur ce tombeau, dans le calice même dont saint Benoît s’était servi. Ce pieux contact avec les morts dont il allait raconter les actions rendait plus saints et plus austères encore à ses yeux ses devoirs d’historien, et il porta dans ce nouveau travail toute l’ardeur de sa jeunesse, la même indépendance de critique, et l’amour de la vérité, noble passion, supérieure, comme tous les grands sentimens de l’esprit, aux passions orageuses du cœur, et qui ne se flétrit pas comme elles sous le poids des années. Les années cependant s’étaient accumulées sur sa tête. Le travail continu de la pensée, la rigoureuse observation de la règle, avaient miné ses forces. La mort approchait ; Mabillon s’absorba tout entier dans la méditation de ce moment suprême, et consigna ses sentimens dans un admirable petit traité de philosophie chrétienne, le traité De morte christiana, qu’il dédia à la reine de la Grande-Bretagne. Le 1er décembre 1707, il ressentit plus vivement les atteintes du mal qui devait l’emporter bientôt. Ce jour-là, il était parti vers six heures du matin, à pied, malgré son grand âge, pour se rendre à l’abbaye de Chelles, à quatre lieues de Paris ; il fut pris pendant la route de vives douleurs de vessie, n’arriva qu’à grand’peine au but de sa promenade, et resta huit jours à Chelles sans qu’on eût reconnu la nature du mal. Un médecin qu’on appela de Paris ne laissa aucun doute sur le danger ; Mabillon accueillit son arrêt avec une sérénité parfaite, et son premier soin fut de demander dora Thierry Ruinart, son collaborateur et son ami. « Il faut nous séparer, lui dit-il en l’apercevant ; » et comme Ruinart répondait par des larmes : « Pourquoi vous affligez-vous ? reprit Mabillon ; n’est-il pas juste que je parte le premier ? n’y a-t-il pas assez long-temps que je suis dans ce monde ? ne faut-il pas aller à Dieu ? » Ruinart n’essaya point, de le consoler par ces mots rassurans

  1. Oeuvres posthumes de Mabillon, tome II, p. 334.