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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/344

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« Croyez-vous que ce soit à présent le temps de convertir les huguenots et de les rendre bons catholiques dans un siècle où l’on fait en France des attentats si visibles contre le respect et la soumission qui sont dus à l’église romaine ?… Jamais la scandaleuse liberté de l’église gallicane n’a été poussée plus près de la rébellion. »

Rome n’avait guère moins d’embarras avec les quiétistes qu’avec les gallicans. Les quiétistes, dit la Correspondance, « sont de nouveaux illuminés, qui donnent tout à l’esprit, ne veulent rien refuser au corps et rejettent les prières vocales, les pénitences, les mortifications, etc. » On sait, en effet, qu’ils prêchaient l’amour pur, l’espérance, le silence de l’ame, et que, comme tous les mystiques du moyen-âge, leurs aïeux directs, ils poursuivaient, à travers un rêve inoffensif et doux, la vision béatifique, l’union, dès cette vie, de l’être contingent et de l’être en soi, qui est comme l’idéal suprême de l’aspiration chrétienne. Fénelon s’y laissa prendre ; nos voyageurs n’y voyaient pas grand mal, d’autant plus que le chef de la secte, l’Espagnol Molinos, était irréprochable dans sa conduite : mais Rome n’était pas de cet avis, et, comme la doctrine nouvelle lui portait ombrage, elle envoyait, avant même de l’avoir officiellement examinée et condamnée, nos mystiques faire à loisir, sous les verrous du saint-office, l’oraison de quiétude ; les jésuites eux-mêmes, malgré leur crédit, n’étaient pas plus ménagés que les augustins ou les carmes, et le père Appiani, entre autres, fut condamné, comme disciple de Molinos, à trois ans de prison étroite, c’est-à-dire à ne communiquer avec personne, à n’avoir ni feu ni lumière, à ne jamais franchir, pour quelque motif que ce fût, le seuil de sa chambre, à jeûner au pain et à l’eau les vendredis, et de plus à sept ans de prison ordinaire, ce qui n’empochait pas qu’on l’estimât fort heureux d’en être quitte à si bon marché.

Puisque nous sommes à Rome, il est difficile que nous n’y rencontrions pas les jésuites, et nous les trouvons dans la Correspondance ce qu’ils sont à peu près partout, d’habiles gens, fort occupés de faire avantageusement les affaires de la compagnie. Ici c’est l’histoire d’un jeune homme, riche et de bonne mine, que sa famille envoie dans leur collége, et que les bons pères, toujours habiles à gagner les ames, enrôlent dans la société ou plutôt pèchent à l’hameçon en l’amorçant, comme dit le texte même de la lettre à laquelle nous empruntons ce détail, par des caresses et la terreur, blanditiis terrore rnixtis expiscant. Le jeune homme, pour prix de l’héritage céleste qu’on lui promet, abandonne aux jésuites sa part de l’héritage paternel, et ceux-ci, du vivant même des parens du néophyte, ont l’effronterie d’envoyer à Pise, résidence de la famille, un expert pour estimer les maisons, les propriétés qu’ils convoitent, et en porter la valeur exacte dans l’inventaire de leurs biens. En Italie, ils pèchent des successions ; à la Chine, ils pèchent des dignités et au besoin se font astrologues pour devenir mandarins, ce qui fait dire à dom Michel que tout autre qu’un jésuite « aurait beau monter en contemplation jusqu’au troisième ciel avant de parvenir là. » A Rome comme à Pékin, ils étaient puissans, et malheur à ceux qui leur faisaient ombrage ou ne leur cédaient pas le haut du pavé, surtout quand ils étaient en procession ! Il arriva un jour, dans les rues de Rome, que cette procession ne put passer à cause de quelques carrosses qui s’étaient rangés à la file. Il y eut scandale dans l’ordre. On propageait, il est vrai, la doctrine du péché philosophique, on permettait au père Lemoyne de soutenir que Mérope n’avait point péché en tuant