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aux moines les voltairiens les plus endurcis, et, si tous les moines ressemblaient à Mabillon, les économistes eux-mêmes se réconcilieraient avec le cloître, attendu que les bénédictins, Mabillon compris, ne coûtaient, année moyenne, que quatre cent trente-sept livres et quelques sous. Sous plus d’un rapport, on le voit, les temps sont bien changés.

Dom Jean avait refusé les faveurs du roi ; mais, quoique sa santé fût déjà chancelante, il accepta, comme un soldat qui prend un poste d’honneur, la mission d’explorer l’Allemagne pour visiter les archives des villes et des monastères, et il partit au mois de juin 1683, en compagnie de dom Michel Germain. Il parcourut la Bavière, le Tyrol, la Suisse, feuilletant tous les documens, tous les manuscrits, travaillant souvent quinze heures par jour pour copier les plus précieux, et, après cinq mois, il revint à Paris, chargé de dépouilles opimes dont il enrichit la Bibliothèque du roi. Louis XIV, épris des expéditions de la science aussi bien que de celles de la guerre, voulut étendre au-delà des Alpes comme au-delà du Rhin les conquêtes de l’érudition française, et, au mois d’avril 1685, il donna à l’auteur de la Diplomatique une mission nouvelle pour l’Italie.

Mabillon a retracé lui-même, en tête du Museum Italicum, ses impressions de voyage, et rien ne contraste avec la prolixité des touristes modernes et la perpétuelle mise en scène qu’ils font de leur personne comme ce récit simple et calme, où l’écrivain décrit ce qu’il voit sans parler de lui-même. Les bibliothèques et les ruines chrétiennes attirent avant tout son attention ; mais le sentiment que lui inspirent ces ruines ne ressemble en rien au sentiment moderne, et notre admiration pour le gothique contraste étrangement avec l’opinion qu’en avaient les hommes du siècle de Louis XIV. Ainsi, dans son discours de réception à l’Académie française, Fénelon blâme, en termes très précis, l’architecture de la cathédrale de Chartres. Fleury dit à son tour que l’architecture du moyen-âge, « qui est effectivement arabesque, n’est ni vénérable ni plus sainte pour avoir été appliquée à des usages saints, » et il ajoute que ce serait une délicatesse ridicule de ne vouloir pas entrer dans des églises bâties de la sorte, mais que ce serait un aussi vain scrupule de n’oser en bâtir d’un autre style. Telle était l’opinion de Mabillon : ce qu’il demandait avant tout aux monumens de la foi des vieux temps, c’était le souvenir et les saints exemples des morts, et il se rejetait avec d’autant plus de ferveur dans le passé, que les reliques lucratives, les miracles apocryphes, la facilité avec laquelle Rome accordait la canonisation, les pompes sensuelles du catholicisme italien, l’ignorance des prêtres, effrayaient sa science et sa foi. Il cherchait des saints dans les couvens, comme Byron, un siècle plus tard, cherchait des Romains dans Rome ; mais, pour en trouver, il lui fallait descendre dans les catacombes, où il passait souvent plusieurs heures à méditer et à prier. C’est dans ces explorations qu’il reconnut et fut le premier à signaler l’influence des habitudes païennes sur les monumens primitifs du christianisme, idée neuve et hardie pour le temps où elle fut émise, qui lui inspira le traité sur le Culte des saints inconnus, traité que la cour de Rome fit attaquer, mais sans succès, par l’un des plus habiles archéologues de la péninsule, Raphaël Fabretti, inspecteur des catacombes. Ainsi, en même temps que Bossuet proclamait, au nom de l’état, la séparation du pouvoir temporel sans briser avec Rome, Mabillon proclamait, au nom de l’érudition, la liberté du doute historique sans rompre avec la foi.