Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/297

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



En considérant ces énormes différences de prix, sans trop s’attacher d’ailleurs à une comparaison rigoureuse et sans entrer dans les détails, on trouvera facilement que, sur la valeur totale constatée plus haut, la surcharge imposée au pays s’élève au moins à 60 millions. Tel serait donc le chiffre approximatif du tribut payé au monopole en 1843. Il s’élèverait beaucoup plus haut pour les années suivantes, parce que la consommation a considérablement augmenté par suite de l’établissement des chemins de fer. Nous ne prétendons pas assurément que les producteurs français aient profité de toute cette aggravation de prix, et que le bénéfice réalisé par eux s’élève à 60 millions ; loin de là. Les maîtres de forges se défendent quelquefois sur ce point, et ils ont tort, car personne, que nous sachions, ne les accuse. Nous savons trop bien, quant à nous, que le monopole ne rapporte jamais à ceux qui l’exploitent qu’une faible partie de ce qu’il coûte à ceux qui le subissent ; le reste se perd dans le gaspillage, dans l’incurie, dans le désordre, en un mot dans la mauvaise exploitation que ce système entraîne ; mais nous disons que tel est le chiffre trop réel du tribut levé sur le pays.

Ce n’est encore là pourtant que la perte directe, la perte matérielle et palpable : c’est le trop payé, qu’on nous pardonne ce mot, sur le fer que le pays consomme ; mais à quel chiffre évaluerons-nous la perte éprouvée sur le fer dont le pays se prive à cause de sa cherté ? La consommation de l’Angleterre est quatre fois aussi forte que celle de la France pour une population moindre. Si l’on nous dit que les besoins y sont plus grands, parce que l’industrie y est plus développée et plus active, tout en faisant à cet égard des concessions très larges, nous répondrons que la cherté du fer est précisément une des principales circonstances qui empêchent notre industrie de se développer au même degré. Admettons seulement, si l’on veut, en faisant la part de toute les différences, qu’avec des prix naturels, réguliers, tels qu’ils ressortiraient de la liberté des transactions, la consommation du fer s’élèverait parmi nous au double de ce qu’elle est aujourd’hui, ce qui est assurément modeste. Voilà donc une valeur de 150 millions en fonte, en fer et en acier, dont la France se prive par le seul fait de la cherté actuelle de ce produit. A l’aide de ce métal, dont les emplois sont si nombreux, si variés et si utiles, combien de ressources ne se créerait-elle pas ! Elle construirait des vaisseaux, des meubles, des machines, des ustensiles de toutes les sortes ; elle simplifierait et fortifierait en même temps le système de son architecture ; dans bien des circonstances enfin, elle substituerait avec avantage le fer au bois, qui devient d’ailleurs plus rare de jour en jour, et dont le prix s’est considérablement accru depuis trente ans. Au lieu de cela, que fait-elle ? Elle se passe du fer partout où l’emploi n’en est pas rigoureusement nécessaire, parce que le