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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/250

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malheureusement s’évanouir. Le vice-amiral Rosily était déjà à Madrid. Un accident survenu à sa voiture ne lui avait permis de se remettre en route que le 14 octobre, et, pendant ce temps, l’amiral Villeneuve avait appris son arrivée en Espagne [1]. Cette nouvelle frappa Villeneuve au cœur. « Je serais heureux, écrivit-il au ministre de la marine, de céder au vice-amiral Rosily la première place, si du moins il m’était réservé d’occuper la seconde… mais ce serait trop affreux pour moi de perdre toute espérance d’avoir une occasion de montrer que j’étais digne d’une meilleure fortune ! Si le vent me permet de sortir, je partirai dès demain. » En ce moment, on vint le prévenir que Nelson avait détaché 6 vaisseaux à Gibraltar. Il appela sur-le-champ l’amiral Gravina à bord du Bucentaure, et, après s’être concerté quelques instans avec lui, il fit signal à l’armée de se préparer à mettre sous voiles.

Depuis deux mois, la désertion avait enlevé à nos vaisseaux, et surtout aux vaisseaux espagnols, un grand nombre de matelots. On parvint, avant d’appareiller, à ramasser quelques-uns d’entre eux sur le pavé de Cadix ; le plus grand nombre avait déjà gagné la campagne, et, le 19 au matin, peu d’équipages se trouvèrent au complet. A sept heures cependant, l’armée combinée commença son mouvement ; à neuf heures et demie, Nelson en eut connaissance : il se trouvait alors, avec le gros de la flotte anglaise, à seize lieues environ dans l’ouest-nord-ouest de Cadix. Sachant que Villeneuve, s’il donnait avant lui dans le détroit, avait la chance de lui échapper, ce fut vers le détroit qu’il fit route. Une armée navale n’appareille pas facilement du port de Cadix : six ans avant l’amiral Villeneuve, l’amiral Bruix avait mis trois jours pour en sortir. Le calme et le courant contraire arrêtèrent bientôt le mouvement de l’armée combinée, et, dans la journée du 19 octobre, 8 ou 10 vaisseaux parvinrent seuls à franchir les passes. Le lendemain, une légère brise de sud-est facilita la sortie du reste de l’escadre. Le temps, magnifique le 19, s’était couvert pendant la nuit, et semblait annoncer un coup de vent de sud-ouest ; mais quelques heures d’une brise maniable devaient porter la flotte combinée au vent du cap Trafalgar, et la tempête, qui trouverait Villeneuve dans cette position, ne pouvait, si elle soufflait de l’ouest et du sud-ouest, qu’être favorable à ses projets. A dix heures du matin, les derniers vaisseaux français et espagnols étaient hors de Cadix. La flotte anglaise était à quelques lieues du cap Spartel, gardant l’entrée du détroit.

Ce fut alors que Villeneuve, décidé à ne plus reculer, écrivit à l’amiral Decrès sa dernière dépêche


« Toute l’escadre est sous voiles… Le vent est au sud sud-ouest ; mais je pense

  1. Il fallait alors dix jours pour faire en poste le voyage de Madrid à Cadix.