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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/221

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afin d’inspirer à Villeneuve une fausse sécurité et de lui donner à penser qu’il avait de nouveau établi sa croisière sur la côte d’Espagne, il se reporta rapidement vers l’extrémité méridionale de la Sardaigne ; le 27 mars, il mouillait dans le golfe de Palmas, où l’attendaient déjà de nombreux transports chargés de vivres pour son escadre. Nelson ne doutait point que Villeneuve ne reprît la mer dès que ses bâtimens auraient réparé leurs avaries, et, résolu à le poursuivre jusqu’aux antipodes, il avait voulu compléter sa provision d’eau et embarquer au moins cinq mois de vivres sur chacun de ses vaisseaux. « Bonaparte s’est souvent vanté, écrivait-il à Collingwood, que notre flotte s’userait à la mer, tandis que la sienne ne ferait que s’accroître dans le port. Il doit savoir aujourd’hui, si la vérité arrive jusqu’aux empereurs, que sa flotte peut en une seule nuit éprouver plus d’avaries que la nôtre dans une année entière. »

Les bâtimens séparés de l’escadre française pendant la nuit orageuse qui suivit son départ avaient déjà rejoint l’amiral Villeneuve. La Cornélie était rentrée à Toulon le 22 janvier, le vaisseau l’Indomptable le 24. Les frégates l’Hortense et l’Incorruptible, qui s’étaient portées vers le détroit de Gibraltar, premier rendez-vous indiqué en cas de séparation, effectuèrent aussi leur retour après avoir capturé les corvettes anglaises l’Arrow et l’Acheron. Le vice-amiral Villeneuve était donc prêt à reprendre la mer ; mais il voulut profiter de sa relâche pour opérer quelques mutations dans son escadre. La frégate l’Incorruptible cessa de faire partie de l’expédition ; l’Uranie fut remplacée par l’Hermione, et, au lieu de l’Annibal, le capitaine Cosmao prit le commandement du Pluton, vaisseau de 74 qu’on venait de lancer. Deux mois avaient été perdus dans ces préparatifs, et l’empereur avait dû modifier ses premiers projets. Suivant la pente naturelle à son génie, il les avait encore agrandis. Villeneuve cette fois devait se présenter devant Cadix, y rallier le vaisseau l’Aigle et l’escadre espagnole commandée par l’amiral Gravina, se porter avec ce renfort dans la mer des Antilles, où il serait rejoint par les 21 vaisseaux de Gantheaume, et de là faire route sur Boulogne, afin d’y couvrir avec 50 vaisseaux le passage de la flottille. La division qu’il commandait, composée de 11 vaisseaux et de 6 frégates, était ainsi destinée à former le centre autour duquel viendraient se grouper ces escadres encore séparées et gardées à vue par les croisières anglaises.

Le 29 mars, l’amiral Villeneuve appareillait pour la seconde fois de Toulon avec une jolie brise de nord-est et se dirigeait vent arrière entre la Sardaigne et les Baléares. Le lendemain matin, le vent tourna au nord-ouest ; au lieu de fraîchir, comme on devait s’y attendre, il mollit considérablement, et, pendant deux jours, notre escadre fit très peu de chemin. Le 31 mars au soir, elle n’était encore qu’à dix ou douze,