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flotte est donc de la confier à des mains habiles et de la tenir à la mer.

C’est là qu’elle grandit, et quand le malheureux Villeneuve, près de quitter Toulon, disait à son armée : « Rien ne doit nous étonner dans la vue d’une escadre anglaise, leurs vaisseaux sont harassés par une croisière de deux ans, » il proclamait involontairement la cause la plus réelle du fatal triomphe que ces vaisseaux devaient obtenir un jour. .

Une première épreuve allait déjà constater l’immense différence qui ne peut manquer d’exister entre une flotte assouplie par d’utiles fatigues et une flotte échappant pour la première fois aux douceurs du port. Le 19 janvier 1805, Nelson était mouillé dans la rade d’Agincourt, quand deux de ses frégates, l’Active et le Seahorse, parurent à l’entrée des bouches de Bonifacio. Couvertes de toile, elles portaient en tête de mât ce signal si long-temps attendu : La flotte ennemie a pris la mer. Il était trois heures de l’après-midi lorsqu’elles mouillèrent près du Victory, et à quatre heures trente minutes l’escadre anglaise était sous voiles. Il fait nuit vers cinq heures à cette époque de l’année. Le vent soufflait de l’ouest très grand frais, et l’escadre ne pouvait remonter contre le vent. Il fallait donc la faire sortir par un des étroits passages qui, du côté de l’est, donnent accès dans cette mer tyrrhénienne dont les flots si souvent agités vont baigner la côte d’Italie. Quoique l’obscurité fût déjà complète, Nelson prit avec le Victory la tête de la ligne et se chargea de conduire lui-même ses onze vaisseaux entre l’écueil des Biscie et l’extrémité nord-est de la Sardaigne. Ce passage, dont la largeur n’excède guère 4400 mètres, n’a été tenté depuis lors par aucune autre flotte. L’escadre anglaise le franchit sur une ligne de file, chaque vaisseau portant son fanal de poupe allumé pour diriger dans le canal le vaisseau qui le suivait.

La flotte française, quand les frégates de Nelson l’avaient perdue de vue, faisait encore route au sud avec une grande brise de nord-ouest. Nelson ne douta point qu’elle ne se dirigeât vers l’extrémité méridionale de la Sardaigne ; et, dès qu’il eut doublé les derniers îlots qui se rattachent au groupe des îles de la Madeleine, il laissa arriver le long de la côte de Sardaigne et détacha une de ses frégates vers Cagliari et San-Pietro dans l’espoir d’y obtenir quelques informations sur la flotte de l’amiral Villeneuve. Le temps était incertain et menaçant ; le vent, très frais dans le canal, était devenu inégal et variable. Nelson pressentit un coup de vent, et avant minuit l’escadre se trouvait sous une voilure maniable, les vergues hautes amenées sur le pont et les mâts de perroquet calés. Attentif à étudier les moindres signes précurseurs d’une perturbation atmosphérique, Nelson avait la plus grande foi dans les indications du baromètre, et son journal contient à cet égard des observations du plus haut intérêt qu’il y consignait chaque jour de sa propre main. Chose digne de remarque ! le bouillant amiral ménageait