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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/205

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tement empreint dans la doctrine de Kant que dans la philosophie moins précise, moins systématique, et en même temps plus sobre, plus sensée, plus compréhensive des sages de l’Écosse ; mais il ne faut pas que les mérites excellens de cette école d’hommes de bien nous ferment les yeux sur ses défauts. M. Cousin, qui ne se repent nullement d’avoir été long-temps et de rester encore écossais à plus d’un titre, n’hésite pas à se tourner contre ses maîtres, quand il les voit succomber à l’esprit de leur siècle, et ne pas tenir d’une main assez ferme ce dépôt de vérités saintes que la Providence a mis sous la garde des grandes philosophies.

L’idée fondamentale de l’école écossaise, c’est de transporter dans les sciences morales la méthode des sciences physiques, et cette idée est excellente, pourvu qu’on ne l’exagère pas. Or, il est incontestable que les écossais l’ont exagérée et que cette exagération a répandu, à leur insu, au cœur même de leur psychologie, des germes de scepticisme qui n’ont pas tardé à paraître. Les sciences physiques ont en effet, depuis Newton, ce caractère distinctif, de rechercher, non les causes des phénomènes, mais simplement leurs lois. Rien de plus ; qu’elles manient l’observation ou le calcul, qu’elles se servent de l’expérimentation directe ou de l’analogie, elles ne visent jamais, si haut que l’induction les conduise, qu’à un seul but : généraliser les faits particuliers. Ce qu’il y a ou ce qu’il peut y avoir derrière les faits, pourquoi et comment ils se produisent, quel est le nombre, la nature et le mode d’action des principes invisibles d’où ils émanent, c’est ce que les sciences physiques ne se demandent pas, ce qu’elles font profession d’ignorer invinciblement. Transportez strictement cette méthode dans les sciences morales, le résultat est évident : c’est le scepticisme, du moins en matière de métaphysique. Comment une méthode qui prétend bannir de la science toute recherche sur la nature des causes pourrait-elle aborder le problème de la nature de l’ame humaine ? Et si c’est déjà pour elle une inconséquence ou au moins une témérité de rien affirmer sur cette humble cause que nous sommes, que deviendra-t-elle en face de la cause souveraine qu’un intervalle infini sépare de la région des phénomènes, et qui nous accable de l’incomparable grandeur de ses attributs ? Si les écossais eussent été parfaitement conséquens, s’ils eussent vu parfaitement clair dans leur principe, si le bon sens, qu’ils avaient pris pour maître, ne les avait pas ramenés dans des voies meilleures, loin de résoudre, comme ils l’ont fait, avec une sérénité et une candeur admirables, les problèmes métaphysiques, ils n’auraient pas même eu le droit de les poser. C’est ce que M. Cousin démontre avec une grande vigueur de dialectique, jointe à une modération de bon goût.

Il montre à merveille que, si la méthode des sciences morales a ce point commun avec celle des sciences physiques de s’appuyer sur des faits, elle en diffère de toute la différence de ces faits mêmes et des procédés qui les recueillent et les fécondent. Les sens et la physique ne sortent pas du cercle des phénomènes ; la conscience atteint les causes : elle saisit en effet dans leur opération même les facultés de l’être qu’elle observe, et non-seulement ces facultés, mais aussi le sujet dont elles sont la vie, principe un et identique dans la variété et la mobilité de ses formes, cause primitive qui devient pour nous le type de toutes les causes extérieures, pour être bientôt le solide point d’appui sur lequel la raison nous élèvera jusqu’à la cause des causes, dernier principe de tous les phénomènes et de toutes les existences.