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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/20

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la même place pour surveiller l’ours, qui, de son côté, continuait à nous observer sans faire un pas. Au bout de quelques minutes, les deux chasseurs et le voyageur revinrent se joindre à nous.

— C’est fait, dit l’un d’eux, et ce n’est pas sans regret que nous sacrifions notre gibier à l’appétit de cet affreux animal.

— Je me charge du reste, dit le proscrit. Sans descendre de cheval, il se pencha jusqu’à terre, prit dans le foyer une souche enflammée, et, la bride dans les dents, le tison d’une main, son épée de l’autre, il piqua droit à l’ours. Ce fut un moment terrible pour nous tous. A la vue du cavalier qui s’avançait lentement vers lui, poussant à coups d’éperon son cheval haletant, épouvanté, l’ours fit entendre une espèce de beuglement et se dressa sur ses pattes de derrière, en battant l’air avec celles de devant. Puis, soit intimidé par la contenance intrépide de son agresseur, soit effrayé par la vue du tison, il retomba sur les quatre pattes et commença à reculer. Enfin je le vis avec un inexprimable soulagement de cœur décrire un grand cercle autour de nous et disparaître dans les ténèbres. Nous restâmes silencieux pendant quelques minutes, prêtant l’oreille aux froissement des herbes, et nous ne tardâmes pas à entendre, dans la direction que l’ours avait suivie, une respiration bruyante, un grognement joyeux et le sourd retentissement d’un corps lourd traîné sur le sol. L’ours avait saisi sa proie et l’emportait dans son repaire pour la dévorer à son aise. Le siège était levé, la savane était redevenue praticable. Le proscrit rengaîna son épée et, s’avançant vers les deux chasseurs de bisons qui avaient repris leur place près du feu :

— Il ne me reste plus, leur dit-il, mes chers amis, qu’à vous remercier de l’hospitalité que vous avez bien voulu m’accorder, je m’en souviendrai toujours. Maintenant je vais où mon destin m’appelle !

Et, se penchant sur sa selle, il tendit aux deux chasseurs, avec une dignité courtoise, une main qu’ils pressèrent vivement dans leurs mains calleuses. — Plaise à Dieu, seigneur cavalier, dit l’un d’eux en même temps, que vous trouviez partout, comme ici, un asile sûr pour vous abriter, et un accueil aussi cordial que le nôtre !

Je voulais moi-même, exprimer au proscrit l’intérêt que m’inspirait sa triste destinée ; mais je fus devancé par le voyageur au sac d’or, qui avait hâte de s’assurer pour le reste de la nuit la compagnie d’un cavalier aussi intrépide.

— Pourrais-je vous demander, seigneur cavalier, dit cet homme en balbutiant, de quel côté vous pensez vous diriger ?

L’inconnu montra du doigt un côté de l’horizon où depuis quelque temps on pouvait voir une colonne de flamme se dessiner sur les ténèbres en spirale rougeâtre. Etait-ce un signal donné au proscrit par quelques compagnons qui de loin veillaient sur lui ? Une question que