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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/12

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C’est en compagnie du chasseur mexicain Bermudes Matsiete et du coureur des bois canadien que je devais faire le trajet de l’hacienda de la Noria jusqu’au préside de Tubac. Les deux aventuriers se dirigeaient vers les praires ; poussés par la haine sauvage qu’ils avaient vouée aux Indiens, et un peu aussi par cette irrésistible attraction que le désert excercé sur le chasseur, comme la mer sur le matelot. La chasse aux loutres n’était pour eux, bien entendu, qu’un prétexte. Décidé à ne quitter les deux chasseurs qu’à la limite des prairies, je pris gaiement congé du maître de l’hacienda, don Ramon, après avoir choisi dans sa caponera deux beaux chevaux que je lui payai généreusement, et sans marchander, ving-cinq francs par tête. Nous partîmes, et deux jours de marche nous conduisirent à Tubac, grossier jalon planté par une civilisation douteuse sur les confins de la république et du désert. A une petite distance de Tubac, au-delà de la rivière de San-Pedro, commencent les prairies. Je suivis les deux chasseurs jusqu’aux bords de la rivière : c’est là que nous nous séparâmes, et je ne les vis pas sans quelque émotion s’enfoncer dans ces solitudes, où tant d’hommes intrépides ont trouvé leur tombeau.

Ce n’est qu’après avoir vu mes deux compagnons disparaître dans les hautes herbes, que je reportai mes regards sur le paysage, dont je n’avais pu encore admirer qu’en passant les magnificences. Les prairies qui se terminent au San-Pedro, du côté de Tubac, n’ont pour bornes, dans la direction opposée, que les eaux du Missouri. C’était bien là le désert tel que je l’avais rêvé. Au-delà de la rivière, de vertes savanes ondulaient à perte de vue. A mes pieds, un petit lac, séparé du San-Pedro par une étroite langue de terrain, et qui jadis avait dû faire partie de la rivière, étendant ses eaux bourbeuses. Sur les larges feuilles des plantes aquatiques, des serpens d’eau faisaient reluire au soleil leurs corps visqueux, entrelacés en hideux réseaux. Au-dessus du lac voltigeaient des essaims de grues attirées par ces nombreux reptiles. De longues caravanes de bisons traversaient la plaine silencieuse. D’autres, disséminés par groupes ou par couples, paissaient l’herbe épaisse, ou, couchés sur la pente des collines, promenaient un regard tranquille sur leurs vastes domaines. Plus loin, ces sauvages animaux se livraient de rudes combats ; leurs sourds mugissemens arrivaient à mes oreilles comme le murmure lointain de la mer, et, comme s’il eût fallu que, même dans le désert, l’homme révélât sa présence, un parti de chasseurs, d’une tribus d’Indiens amis, descendait en ce moment le cours du San-Pedro sur des radeaux formés de larges bottes de roseaux soutenues par des calebasses vides. Une recua de mules chargées de lingots d’argent et escortées de leurs guides se dessinait en une longue file à l’horizon. Je restai long-temps ravi devant ce spectacle solennel, prêtant l’oreille à l’harmonie mélancolique de la clochette des mules