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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1154

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peu fréquentée du Khouzistan, se vit soudainement attaqué avec une grande impétuosité par un cavalier seul armé de toutes pièces, et ce ne fut qu’après avoir reçu et rendu plusieurs blessures assez graves qu’il parvint à se débarrasser de son assaillant. Vers la fin du jour, il arriva tout meurtri et tout sanglant dans un campement d’Ilyats. Il descendit sous la tente du chef de la tribu, qui, en lui accordant l’hospitalité la plus généreuse, lavant et pansant lui-même les blessures de son hôte, se désolait de ne pouvoir laisser ces soins à sa fille. « Mais elle-même, disait-il, avait été grièvement blessée ce jour-là dans un combat qu’elle avait eu à soutenir contre un Kourde dans le désert. » Le voyageur ne put s’empêcher aussitôt de faire plusieurs questions sur l’accident arrivé à la jeune Ilyat, et il demeura convaincu, d’après les réponses du chef, que la fille de son hôte était précisément le voleur qui l’avait attaqué. Voulant s’assurer pleinement du fait, il exprima le désir de voir la jeune fille blessée. Le père n’y fit aucune objection. A peine furent-ils en présence qu’ils se reconnurent ; mais, comme tous deux étaient blessés et avaient combattu vaillamment, ils se regardèrent comme quittes l’un envers l’autre, et se serrèrent la main en signe de parfaite amitié. Quant au père, il ne songea pas à témoigner le moindre ressentiment à son hôte, à l’homme qui avait goûté de son sel et s’était reposé à l’ombre de sa tente. »

A quelque distance du douar des Ilyats, M. de Bode rencontra sur sa route un village complètement désert. Les habitans avaient fui dans les montagnes à la première nouvelle de la prochaine arrivée du gouverneur d’Ispahan. De même, dans presque toute la Perse, les villages situés sur les grandes routes, notamment sur celle de Téhéran à Tabriz, sont presque tous abandonnés, et les habitans ont cherché des demeures plus retirées loin du passage des armées et des caravanes. Dans les pays civilisés, une route, un canal, une artère quelconque de communication attire ordinairement la population et les richesses. C’est le contraire en Perse. Les plus riches villages sont cachés dans les gorges les plus inaccessibles des montagnes. De là cet air de désolation et de mort dont un Européen est partout frappé quand il suit en Perse le sentier des caravanes ; de là aussi les idées fausses qu’on se fait souvent sur la statistique et les ressources de ce pays.

La ville de Shouster, placée sur la route suivie par le voyageur russe, est justement célèbre par les immenses travaux hydrauliques qui distribuent, avec un art infini, dans ses divers quartiers, les eaux du Kouran le Pasitigris des historiens d’Alexandre. Grace aux firmans dont il était porteur aux lettres de recommandation du gouverneur d’Ispahan, dont on connaissait la prochaine arrivée, M. de Bode fut reçu en prince à Shouster. Il en profita pour recueillir sur cette cité de précieux détails archéologiques et statistiques. Shouster est une ville d’un aspect fort original. Les maisons ont en général deux étages couronnés d’une large terrasse entourée de parapets. Dans les cours intérieures, de grands passages voûtés, creusés au-dessous du sol, font le tour de l’édifice. Ces espèces de cloîtres souterrains sont le lieu de refuge des habitans pendant l’été. Ils y passent tout le jour, et ne les quittent que pour monter sur leurs terrasses à l’approche de la nuit. Shouster possède aussi une kaaba, forteresse isolée de la ville par d’épaisses murailles, bien que comprise dans la même enceinte, et qui domine les eaux rapides du Kouran. C’est de cette forteresse, au coucher du