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inexploitée. Une demi-lieue plus loin s’élève la petite ville de Fahlyan. Il n’y a pas bien long temps encore, Fahlyan contenait cinq mille habitans ; aujourd’hui c’est un misérable bourg d’une soixantaine de maisons. Pourquoi ce changement ? l’air est pur à Fahlyan, l’eau abondante, et le sol tellement fertile, que les blés que l’on y sème reproduisent au moins quarante fois ce que l’on a confié à la terre, le sésame jusqu’à cent, et le riz jusqu’à cent cinquante fois. Ici encore se trahissent l’impuissance du gouvernement, la nullité de l’administration locale, et la turbulence indomptable des Mamaseni. Fahlyan, entourée d’une ceinture de palmiers et bâtie immédiatement au-dessous d’une montagne escarpée qui la garantit des feux trop ardens du soleil pendant une partie de la journée, est située à l’entrée d’un vallon fameux, espèce de Tempé chanté par les poètes arabes et persans, qui en font un des quatre paradis terrestres. C’est la vallée de Shab-e-Bevan. Des narcisses sauvages forment dans cette vallée comme un vaste tapis d’une éclatante blancheur et long de plusieurs lieues. L’air y est chargé des plus suaves parfums. Quelques champs cultivés de riz, de coton, de blé, coupent çà et là ce tapis odorant ; mais, partout où la terre est laissée à elle-même, le narcisse repayait aussitôt. Il semble avoir fixé ici son séjour favori et son empire. M. Quatremère, dans ses Notes sur l’histoire des Mogols, décrivait ainsi cet Eldorado, d’après les récits des vieux historiens persans : « Le vallon de Shab-e-Bevan, que l’on compte parmi les lieux de plaisance les plus célèbres qui existent au monde, est une vallée située entre deux montagnes. Elle a trois farsangs de longueur et une et demie de largeur. Tout cet espace est couvert d’arbres qui produisent toute espèce de fruits. L’air y est extrêmement pur et tempéré. On y voit un grand nombre de villages. Au milieu de la vallée coule une grande rivière. Les montagnes qui entourent ce terrain ont presque toute l’année leurs sommets couverts de neige. Partout les arbres sont si pressés, que les rayons du soleil ne sauraient pénétrer jusqu’à terre. On y trouve de tous côtés des sources nombreuses et des eaux limpides. » La physionomie de ce lieu célèbre a bien changé depuis les temps auxquels se rapporte la description de M. Quatremère. Il n’y faut plus chercher ces épais fourrés, ces ombrages impénétrables dont il était question tout à l’heure. On n’aperçoit plus dans la vallée que de loin en loin quelques arbres isolés, et à ce propos M. de Bode fait une observation très juste : c’est que, tandis qu’en Europe les forêts disparaissent devant les progrès de la civilisation et l’accroissement de la population, en Perse, au contraire, le pays se déboise en proportion de la destruction ou de la diminution des habitans. Ainsi l’on ne retrouve plus rien des délicieux bosquets de Shab-e-Bevan, et, dans toute la plaine de Mourghab, où le tombeau de Cyrus s’élevait, selon Arrien, au centre des jardins royaux, entouré de bois touffus, on n’aperçoit plus aujourd’hui un seul arbre. C’est que ces arbres, cette verdure, étaient le produit et la récompense du travail de l’homme. Dans ces contrées dévorées par le soleil, on recueillait avidement les sources pour les conduire, par des aqueducs souterrains, d’un endroit à l’autre, et les arbres croissaient au bord de ces rigoles. Une fois venus, leur ombrage attirait les rosées, et ils se multipliaient. Les conduits hydrauliques ont disparu avec les populations mimes, et plusieurs contrées, comptées dans l’antiquité parmi les plus riches et les plus florissantes, ont pris peu à peu un aspect triste et désolé ; le désert les a pour ainsi dire reconquises.