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que nul Européen n’avait encore foulés. C’était pour le savant voyageur une occasion unique de visiter une terre que l’on ne connaissait plus que par les récits d’Hérodote et d’Arrien, et de rechercher s’il n’existait pas dans ces contrées perdues quelques monumens d’un intérêt historique. Les hordes pillardes qui infestent ces régions montagneuses en interdisaient jusqu’alors l’entrée, non-seulement aux Européens, mais même aux Persans des tribus voisines. Pouvoir y pénétrer sous la protection d’une armée commandée par le gouverneur d’Ispahan en personne, c’était une faveur du ciel dont il ne s’agissait plus que de savoir tirer parti. Le baron de Bode s’empressa d’accepter l’offre de Manoucher-Khan, en s’engageant à l’aller retrouver à Shouster, dès qu’il aurait jeté un rapide coup d’œil sur les merveilles de Persépolis.

Persépolis mérite bien en effet qu’on se détourne pour visiter ses ruines, fût-ce même au moment d’entrer, comme M. de Bode, dans une des plus curieuses parties de la Perse. Sans nous arrêter plus long temps à Ispahan, transportons-nous donc avec lui à Persépolis. Mais d’abord il faut bien s’entendre sur la signification de ce mot. Persépolis est la traduction grecque du nom de Pasargada ou Parsagada (comme il est plus correctement écrit dans Quinte-Curce), qui signifie « le camp des Perses. » Cette dénomination de Pasargada s’appliqua originairement à tout un district, long de vingt lieues de France, et composé des deux plateaux de Merdasht et de Mourghab (ainsi nommés d’après deux villages). Chez les Grecs, l’usage le restreignait à la partie de ce district où Cyrus avait fondé sa ville, bâti sa résidence et préparé son tombeau ; la traduction grecqué du même mot, Persépolis, resta consacrée pour désigner spécialement la demeure des rois, construite au moins un siècle plus tard sur le plateau de Merdasht.

La plaine de Mourghab, arrosée par le Kour, est semée de ruines immenses qui attestent l’existence d’une grande ville. Parmi ces débris on distingue deux monumens fort remarquables qui appartiennent certainement à l’architecture de l’ancienne Perse. Dans l’un, on est autorisé à reconnaître le tombeau de Cyrus, le fondateur de l’empire. On y retrouve, en effet, ce tombeau, tel que l’a décrit Arrien. La base forme un carré oblong, en blocs de marbre blanc d’une grosseur énorme, placés l’un sur l’autre par couches qui sont au nombre de dix. La circonférence, l’entrée étroite, le toit en pierres, tout cela s’accorde parfaitement avec la description de l’historien d’Alexandre. Dans le plancher, composé de deux grands carreaux de marbre, on voit encore les trous où étaient attachées les ferrures qui tenaient le sarcophage. Le tout était en outre entouré d’une colonnade carrée, consistant en vingt-quatre colonnes, dont dix-sept sont encore debout. L’autre monument est une plate-forme longue de trois cents pieds et large de deux cent quatre-vingt-dix-huit. Cette plate-forme s’étend sur un des rochers qui composent le monticule de Mourghab. Elle s’appelle actuellement Tukhte Soliman, ou le trône de Salomon. C’est un assemblage de blocs de marbre taillés et artificiellement joints ensemble. D’accord avec la tradition populaire et avec le voyageur anglais sir William Ouseley, M. de Bode y voit le trône des anciens rois de Perse, ou du moins le lieu où ils avaient coutume de s’asseoir en public. A l’appui de cette opinion, il mentionne l’usage qui prévaut encore aujourd’hui. « J’ai vu souvent, dit-il, le souverain actuel de la Perse, 3lahomedShah, au commencement de son règne, venir s’asseoir sur un tertre élevé dans